livre de Nathalie Heinich


Le Paradigme de l'art contemporain


Qu’est-ce qui se joue dans l’art contemporain ? En quoi se distingue-t-il de l’art classique et de l’art moderne ?

Nathalie Heinich propose ici une étude sociologique de ce nouveau paradigme à l’œuvre dans l’art, et détaille les bouleversements provoqués par cette révolution.



La notion de « paradigme » et le sous-titre « Structures d’une révolution artistique » renvoient à l’ouvrage de Thomas Kuhn, intitulé la Structure des révolutions scientifiques.

Un paradigme, c’est ainsi que Nathalie Heinich le résume, une structuration générale des conceptions admises à un moment donné du temps à propos d’un domaine de l’activité humaine. Kuhn montre ainsi que la « science normale », englobant les théories scientifiques dominantes à un moment donné, définit le paradigme scientifique de cette époque.

Peut-on appliquer cette idée en art ? Cette approche, déjà proposée par Rémi Clignet, est ici développée par Nathalie Heinich. L’art contemporain apparaît comme un nouveau paradigme, qui détermine les nouveaux critères auxquels doit correspondre une œuvre d’art, pour être considérée en tant que telle. Tout est en effet bouleversé : la conservation d’une œuvre, sa restauration, les matériaux utilisés, la manière de les exposer…


Ce changement en profondeur à l’œuvre dans l’art, depuis le geste inaugural de Marcel Duchamp proposant en 1917 son célèbre urinoir au Salon de New York, est un objet privilégié pour le sociologue.

On découvre en effet un ensemble de traits caractéristiques dont le néophyte, encore englué dans le modèle classique ou moderne, ne se doute pas, et qui empêche toute compréhension de ce nouveau paradigme, suscitant des réactions de rejet ou d’hostilité.

L’un de ces traits caractéristiques : l’œuvre ne se situe plus dans l’objet (comme c’était le cas pour une sculpture classique par exemple) mais au-delà. Elle se situe dorénavant dans le récit qui entoure l’objet, qui lui donne sens. Ainsi par exemple l’urinoir de Duchamp n’est en lui-même rien. Ce qui vient lui conférer un intérêt artistique, c’est le fait qu’il ait été envoyé au Salon de New York, le fait qu’il ait été refusé, qu’il ait fait l’objet de répliques quarante ans plus tard, que ce soit le premier ready-made, etc.

Le mode d’emploi d’une œuvre devient une partie essentielle de celle-ci, ainsi que le contexte dans lequel elle se déploie. Elle n’est plus objet mais expérience, sculpture ou peinture mais installation ou happening. On passe d’une conception « autographique » de l’œuvre à une conception « allographique », selon une analyse de Nelson Goodman.

L’art contemporain représente également un marché, dont les acteurs sont publics (FRAC) ou privés (galeries, collectionneurs), qui se retrouvent dans les foires internationales.


L’auteure examine plusieurs phénomènes significatifs, qui constituent ce changement de paradigme : des salons aux foires, des commissaires d’exposition aux curateurs, des marchands aux galeristes, la bulle spéculative qui s’est formée autour du marché de l’art contemporain, les problèmes rencontrés lors de la vente, de l’assurance, de la conservation ou de la restauration de ces œuvres si particulières…


On retrouve l’intéressante notion de « paradoxe permissif », proposée par Nathalie Heinich dans un ouvrage précédent, le Triple Jeu de l’art contemporain :

C’est ce que j’ai appelé, dans la conclusion de mon livre, « le paradoxe permissif », c’est-à-dire le fait qu’en approuvant et en intégrant les propositions transgressives, les institutions de l’art contemporain vont, d’une certaine façon, à l’encontre de ce que font les artistes qu’elles prétendent soutenir, puisqu’elles acceptent d’emblée ce qui est conçu comme allant à l’encontre de leur pouvoir. Ce que font les artistes c’est, grosso modo, de contester les frontières admises entre art et non art ; ce que sont censées faire les institutions, c’est protéger ces frontières en faisant entrer ce qui est de l’art de qualité, et en n’y faisant pas entrer ce qui est de l’art de mauvaise qualité ou ce qui ne serait pas de l’art. En élargissant tout de suite les frontières, les institutions enlèvent la charge transgressive des actions qu’on pourrait appeler provocatrices ou subversives, puisqu’avant même que cette transgression puisse avoir des effets, les frontières sont élargies
.


Une passionnante investigation, richement illustrée de cas concrets et savoureux (par exemple « Installer un bus dans un musée », « Comment installer un mur de purée », etc.) qui viennent agréablement illustrer des analyses plus conceptuelles.

Cette analyse sociologique évite les débats polémiques stériles, en respectant une neutralité axiologique certaine : l’art contemporain est étudié comme un fait ou un ensemble de faits. Ainsi d’ailleurs que les critiques dont il fait l’objet, auxquelles le dernier chapitre est consacré.


Vous détestez, comme de nombreux adeptes de l’art classique ou moderne, l’art contemporain ? Vous serez surpris de constater que votre aversion pour ce monde étrange diminue, au fur et à mesure que vous comprenez, au fil de votre lecture, les traits caractéristiques de ce nouveau paradigme.

Un classique de la sociologie de l'art, conseillé à tout étudiant en philosophie qui s'intéresse à l'esthétique.