photo d'Hocine Rahli

Hocine Rahli

Paris

Nous découvrons ici le parcours d'Hocine Rahli, enseignant agrégé en philosophie travaillant au Ministère des solidarités et de la santé.

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !


Autres parcours : Agora


Pouvez-vous vous présenter ? Que faites-vous actuellement ?


A la suite d’un cursus scientifique, j’ai bifurqué vers une formation généraliste à l’IEP de Paris (droit, économie, histoire). Aussi est-ce dans mes expériences extra-académiques que je vois le ferment de mon appétence philosophique. Ayant suivi des cours de théâtre et joué dans divers métrages, j’ai pris plaisir à interroger les rapports entre langage et vérité.

Ancien de la Conférence Olivaint, j'ai effectué des séjours diplomatiques en Tunisie et en Iran, où j’ai étudié le processus post-révolution et interrogé mes conceptions politiques. Mes expériences professionnelles ont entretenu un rapport dialectique au savoir, en questionnant mes certitudes à l’épreuve de la praxis. J’ai ainsi travaillé en ambassade en Israël, en mairie à Rueil-Malmaison, en mission locale à Nanterre, dans un cabinet de conseil et dans plusieurs associations.


Pour ce que ces expériences ont eu à m’instruire, c’est dans l’enseignement et la recherche que ma vocation a trouvé à s’épanouir. Enseignant dans un lycée de banlieue parisienne, avant d’être affecté à Vitry-le-François, j’ai été confronté à deux réalités, celle des quartiers populaires et celle du périurbain. J’ai ensuite été plume de la ministre des Solidarités et de la Santé. J’ai alors appris à penser l’urgence de l’actualité et la patience des politiques. Malgré tout le trépidant de cette vie, je suis revenu à mes premières amours, la philosophie et l’arabe, et viens de commencer une thèse en philosophie arabe.


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ? 


J’étais un lycéen trop scolaire : je prenais l’habitude d’apprendre par cœur et réfléchissais peu par moi-même – ce qui est gênant pour qui s’obstine à choisir l’épreuve de la dissertation ! Mon professeur d’alors était au demeurant hors de pair. Elle m’avait beaucoup impressionné par son charisme, son intelligence et son ethos. 

C’est la philosophie analytique, suivie aux Etats-Unis, qui m’a séduit. Me rebutait à l’époque le caractère historiographique, sinon historiciste, de l’approche française. J’appréciais aussi la proximité des professeurs et l’horizontalité des cours – ou devrais-je dire, des séminaires –, où nous discutions directement des textes, exempliers à la main, et où les échanges étaient empreints de cordialité. Je repense encore au thé pris chez un visiting professor venu d’Allemagne, où nous conversions à la fois de Kant, de Houellebecq et de Merkel.


De retour à Paris, j’ai validé mon master et passé mon agrégation, en suivant des cours à la Sorbonne et à Ulm. Ce que j’ai perdu en « manière de vivre » pour parler comme Hadot, je l’ai gagné en rigueur exégétique, et mon regard sur l’histoire de la philosophie s’est dépris de sa naïveté. Je la perçois dorénavant comme une série de parties d’échecs, où chaque philosophe aurait d’autant mieux passé la postérité que ses coups sont remarquables ; où l’on jugerait de sa grandeur à l’aune de son jeu.


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ? 


Camus, parce qu’il est, selon le mot de Sartre, l’admirable conjonction d’une personne, d’une action et d’une œuvre. J'ai d'abord découvert son texte de 1936, Métaphysique chrétienne et Néoplatonisme, qui m'a rendu limpide la pensée de Plotin - ce qui n'est pas une mince gageure ! Politiquement, j’aime son refus de la radicalité. Philosophiquement, j’aime son oui au monde. Littérairement, j’aime son style neutre, ce degré zéro. Humainement, j’aime sa jouissance de la vie, là où trop de reîtres aiment le sinistre. 

Son parcours de vie m’a permis de surmonter les complexes liés aux origines sociales. Lorsque j’ai lu Le Premier Homme, nos points communs m’ont rassuré : il venait d’Algérie ; ses parents étaient analphabètes ; sa mère faisait des ménages ; jeune, il perdit son père, ouvrier ; il avait connu de graves problèmes de santé. Au reste, il n’est pas un jour sans que je médite son exemple, ce que je dois à la culture émancipatrice, et à notre commune patrie, « la langue française ».


Quels sont vos projets, vos travaux de recherche ? 


J’aimerais mettre au jour les relations qu’entretient la pensée arabe avec les sciences de son temps ; et participer au désenclavement du médiéval qu’opère la philosophie analytique – je pense par exemple aux travaux d’Anthony Kenny et de Peter Geach sur Thomas d’Aquin. Je souhaite en outre rendre au concept de vérité sa labilité historique, le déchoir de son statut d’évidence afin d’interroger notre présent. Aussi, j’étudie la manière dont la philosophie arabe investit le « champ de présence » (concept foucaldien que reprend Libera) constituée par la philosophie grecque. 


M’intéressent les questions d’historicité de la raison et de la subjectivité ; des ruptures paradigmatiques, en philosophie comme en sciences. Interroger l’impensé de la philosophie arabe, c’en faire modestement œuvre de diagnosticien pour parler comme Foucault, rejouer la question du Was ist Auflkärung? : qu’est-ce qu’est notre présent (arabe) ? Et faire la topologie des sédiments de la philosophie arabe, en dégager les concepts ordonnateurs dans ses rapports avec la tradition coranique.

Aussi j’envisage mes travaux comme autant philosophiques qu’historiques : l'histoire génère en elle-même autre chose que de l'empiricité, à savoir de la vérité – ce que dénote le concept foucaldien d’ « archéologie ». C’était le sens des recherches de Vuillemin, autre auteur qui a beaucoup compté pour moi. Il a par exemple montré, à mon sens de manière définitive, comment le critère de vérité avait permis de classer dans la Grèce antique les systèmes philosophiques.



Merci Hocine, pour ce témoignage !

> Découvrez d'autres parcours philosophiques dans l'agora...