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Maryse Emel

Paris

Nous découvrons ici le parcours de Maryse Emel, professeure de philosophie, webmestre du site de l'Académie de Créteil...

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !

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J'ai eu une sorte d'illumination en classe de cinquième. Rencontrant le mot de « philosophe » je décidai de le devenir, ce que mon professeure de français d'alors jugea un peu présomptueux.

Je le suis devenue : professeure de philosophie, pas philosophe.
Quand je raconte cette histoire, le public sourit. Cette histoire est cependant bien plus qu'une boutade ou une mythologie personnelle. Elle a le mérite de faire comprendre la force du désir dans l'orientation de sa vie, et aussi les limites d'un système scolaire qui vous oriente par des pré-visions ne prenant pas en compte les vôtres. En tout cas je préfère mes rêves de visionnaire aux écrans de visionnage de l'Onisep.

L'année de terminale en 1979, je n'eus pas de cours de philosophie. Le prof s'était présenté une seule fois, le jour de la rentrée. Il nous avait fait acheter Le Traité Théologico-Politique de Spinoza. J'ai toujours le livre dans ma bibliothèque. J'avais tenté de l'ouvrir, mais les lettres valsaient devant mes yeux. Il ne revint jamais.Mon prof de math nous fit quelques heures... mais il était d'abord prof de math !

Le hasard des rencontres me conduisit après un bac laborieux en classe Préparatoire littéraire. J'y découvris ce que Bourdieu nomme la reproduction sociale. En fait j'y découvris l'arrogance d'une classe sociale armée d'une culture officielle, dont à 18 ans je ne connaissais rien. Cela stimula mon militantisme utopiste... et je commençais à écrire très motivée mais maladroite. Je choisis option philo en khâgne. Sur un coup de dés. J'ai vu la danse des élites futures se faire un carnet d'adresses. Pendant ce temps j'emmenais mon chat en cours de philo. Il dormait sous la table.


Par une ellipse cinématographique, j'avance sur la ligne de la chronologie. Me voici projetée dans ma salle de classe. La première heure. Je vois des yeux attentifs capables de s'intéresser tout autant à autre chose. Descartes m'accompagne. Un de mes talons se coincera dans l'estrade. L'art d'enseigner c'est aussi cela : savoir détourner les regards. Pas à chaque fois, pour un talon mais enseigner à de jeunes adolescents tient de la performance, on ne le souligne pas assez. Jouer le rôle du prof toujours en forme relève du funambulisme : surtout ne pas tomber dans le vide.

Dans les années 90 mon leitmotiv était la force du désir. Je rusais avec les éléments. Amener les élèves à la philosophie c'est leur faire découvrir un autre monde, les déterritorialiser pour les sortir de leurs habitudes. Je suis allée à Marseille, Rennes... avec des classes technologiques. Le territoire de la classe est né hors la salle pour ensuite l'investir. Instruire dans les classes où j'ai oeuvré nécessitait ce détour, mais un retour aux textes fondateurs aussi. Or pour faire ce retour vers le passé, encore fallait-il que les élèves soient situés sur l'axe du temps. Développer le désir c'est construire le futur, condition nécessaire du passé, dans la conception chronologique scolaire du temps.

Je serai nommée à la Courneuve. Cela durera presque 20 ans. Jusqu'à ce que Parkinson soit trop visible. No comment sur les difficultés d'un handicapé à l'Education Nationale.


Je ne défends aucun palmarès des philosophes. J'ai envie de répondre comme Descartes : trop lire peut obscurcir la lumière naturelle qui est en nous. Il faut savoir trier, juger. Penser c'est d'abord une lutte avec soi et ses certitudes. On peut rejoindre une approche philosophique, un temps. Je ne fétichise pas les philosophes. Souvent on aime ce que l'on a lu et surtout compris. Ce qui importe c'est de lire une pensée en acte et de forger sa réflexion à son contact. Je dis contact et pas vision. La philosophie est rencontre incarnée des concepts. Ces derniers ne sont pas de purs produits de l'intellect. Ils sont irrigués par l'expérience du quotidien, de l'ordinaire. Le prix à payer pour la familiarité est l’aveuglement à l’ordinaire et aux principes même de la vision aurait pu dire Wittgenstein. Se faire humble c'est une qualité philosophique.


L'élève était ma priorité. Je dis « étais » car un jour la maladie vous coupe dans vos élans. Ce fut mon cas. Je suis toujours professeure de philo, mais privée d'élèves. Alors j'ai organisé autrement mon rapport à la philosophie : j'écris. Peut-être pour dire que j'existe dans ce vide qui m'entoure. Qui sait ?

J'aime le corridor des mots, le déambulatoire de la pensée. Au chemin de Descartes, je préfère la marche qui trace son chemin au risque de la surprise et de l'inquiétude. Ne pas s'assoupir, tel est le sens de « inquies ».

S'enfermer dans une tour institutionnelle afin de lisser un beau discours n'est pas dans mes préoccupations. Je ne cherche pas des Consolations dans la philosophie. Je ne me tiens pas sur un point fixe. Comme le funambule ne regarde pas le vide pour continuer sa déambulation, j'avance soucieuse de mes désirs, seul antidote à cette maladie invalidante.

J'écris des articles. C'est ma façon d'appréhender le monde.

De vivre en philosophe.


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Maryse Emel



Merci Maryse, pour ce témoignage !

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