une gravure ancienne représentant un loup et un agneau

Notion : autrui

Le sujet

Ce cours sur autrui vous aidera à préparer l'épreuve de philosophie du bac, quelle que soit votre filière (L ou ES).

Au programme : l'enfer, tel qu'il est décrit par Sartre dans Huis Clos, l'expérience de la solitude de Robinson Crusoé...

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Sujet possible : Peut-on vivre seul ?


On éprouve parfois le besoin de se retirer de la société, de rester seul pour retrouver la sérénité, échapper à la malveillance ou la maladresse de ceux qui nous blessent sans le savoir. Pour autant, est-ce une solution que de devenir ermite ? N’est-ce pas là se priver de tout ce qu’autrui peut nous apporter ? L’homme solitaire est-il nécessairement un homme libre ?



L’Enfer, c’est les autres – Sartre


On sait que les relations humaines peuvent être à la source de beaucoup de souffrances.

Enfant, on peut être rejeté par les autres et être visé par des humiliations quotidiennes. Dans le cadre du travail, un salarié peut être poussé à la démission par un supérieur, par un harcèlement moral quotidien (30% des salariés déclarent avoir été victimes au moins une fois de ce triste phénomène).

Autrui est celui qui, assez fréquemment, empiète sur ma liberté, se sert de moi, me culpabilise, me ment, me nuit, m’agresse physiquement ou psychologiquement.

Ces comportements qui me nuisent peuvent venir de personnes qui sont pourtant très proches de moi. Les statistiques sont éloquentes : on relève un homicide conjugal tous les deux jours en France, et près de trois femmes sur dix ont été victimes de violences conjugales, un phénomène qui se retrouve dans tous les milieux sociaux-culturels.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi la solitude est souvent vécue comme une libération, du moins au début. Se promener dans la nature, la lecture d’un bon livre, ou encore regarder un film sont des plaisirs solitaires qui peuvent être sources de grande joie, et nous libèrent du stress provoqué par la présence d’autrui.


C’est pourquoi Sartre imagine, dans Huis Clos, que l’enfer, ce pourrait être cela : vivre éternellement dans une pièce fermée, avec deux autres personnes, sans aucun espoir de s’échapper. Les trois protagonistes : Garcin, Inès et Estelle, finissent assez rapidement par se disputer, pris dans un triangle amoureux infernal :


GARCIN : Tu me verras toujours?

INèS : Toujours.

Garcin abandonne Estelle et fait quelques pas dans la pièce. Il s'approche du bronze.

GARCIN : Le bronze. . . (Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent. . . (ll se retourne brusquement.) Ha! vous n'êtes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril... Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les Autres.

ESTELLE : Mon amour!

GARCIN, la repoussant : Laisse-moi. Elle est entre nous. Je ne peux pas t'aimer quand elle me voit.

ESTELLE : Ha! Eh bien, elle ne nous verra plus.

Elle prend le coupe-papier sur la table, se précipite sur Inès et lui porte plusieurs coups.

INèS, se débattant et riant : Qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu fais, tu es folle? Tu sais bien que je suis morte.

ESTELLE : Morte? Elle laisse tomber le couteau. Un temps. Inès ramasse le couteau et s'en frappe avec rage.

INèS : Morte! Morte! Morte! Ni le couteau, ni le poison, ni la corde. C'est déjà fait, comprends-tu? Et nous sommes ensemble pour toujours. Elle rit.

ESTELLE, éclatant de rire : Pour toujours, mon Dieu que c'est drôle! Pour toujours!

GARCIN rit en les regardant toutes deux : Pour toujours!

lls tombent assis, chacun sur son canapé. Un long silence. Ils cessent de rire et se regardent. Garcin se lève.

GARCIN : Eh bien, continuons.


On le voit : on peut vivre seul. La solitude est une libération, celle des multiples coups que peuvent nous porter les autres hommes, sans même y faire attention.

Pourtant, l’homme solitaire reste pris dans la société. Même s’il fuit la compagnie des hommes, il vit dans une ville ou un village, et les rencontres humaines même fugaces, sont encore existantes. Nous ne parlons donc pas ici de la solitude réelle, ou absolue. Il s’agit là d’une situation-limite que nous devons examiner. L’homme peut-il vivre en étant totalement seul ?



La solitude absolue : l’exemple de Robinson – Michel Tournier


Qui mieux qu’un naufragé fait l’expérience de la solitude ? L’homme prisonnier d’une île déserte est réellement en dehors de la société. Il n’a plus aucun rapport à autrui.
Or ce que montre Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, reprenant Robinson Crusoé, le roman de Daniel Defoe, c'est que celui-ci s’efforce de vivre comme s’il était toujours en société, prenant soin de dîner dans ses habits du dimanche, se rasant, etc. alors que rien ne l’y oblige plus.
S’il agit ainsi, c’est parce qu’il sait que s’il se laisse aller, s’il mange accroupi, à moitié nu, c’est la folie qui l’attend. La folie, c’est l’issue certaine de l’expérience de la solitude absolue.

Robinson commence d’ailleurs à éprouver le danger. Voici comment il décrit cet abîme qu’il voit s’ouvrir sous ses pieds :


La solitude n’est pas une situation immuable où je me trouverais plongé depuis le naufrage de la Virginie. C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif.

Le premier jour, je transitais entre deux sociétés humaines également imaginaires : l’équipage disparu et les habitants de l’île, car je la croyais peuplée. J’étais encore tout chaud de mes contacts avec mes compagnons de bord. Je poursuivais imaginairement le dialogue interrompu par la catastrophe.

Et puis l’île s’est révélée déserte. J’avançai dans un paysage sans âme qui vive. Derrière moi, le groupe de mes malheureux compagnons s’enfonçait dans la nuit. Leurs voix s’étaient tues depuis longtemps, quand la mienne commençait seulement à se fatiguer de son soliloque. Dès lors je suis avec une horrible fascination le processus de déshumanisation dont je sens en moi l’inexorable travail.


La solitude déshumanise : il semble qu’on devient autre chose qu’un homme lorsqu’on reste seul très longtemps. C’est notre nature même qui se voit modifiée. L’homme serait-il un animal social ?

Ce pourquoi Robinson fait l’expérience dans la solitude, de la valeur d’autrui :

Autrui, pièce maîtresse de mon univers... Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l’usage de la parole, et je combats de toute l’ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance.


Robinson décrit en détail le processus exact qui mène à la folie : les autres hommes incarnent d’autres points de vue sur les choses. Si je suis absolument seul, je deviens le seul point de vue existant sur le monde. Il semble alors que si je ferme les yeux le monde disparaît. Aucun autre point de vue ne vient appuyer le mien, le conforter, fonder sa légitimité :



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