Le tableau de Magritte Ceci n'est pas une pipe

Notion : l'Interprétation

La raison et le réel

Ce cours sur l'Interprétation vous aidera à préparer l'épreuve de philosophie du bac, quelle que soit votre filière (L ou ES).

Au programme : la distinction entre signifié et signifiant, entre sens latent et sens manifeste, l'herméneutique,...

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Sujet possible : Tout n’est-il qu’interprétation ?


Certaines choses sont des signes : c’est-à-dire que leur signification dépasse ce qu’elles sont en soi, pour pointer vers un autre sens qu’elles portent en elles.

Ainsi ce drapeau n’est pas simplement ce tissu bleu, blanc, rouge, qui flotte aux caprices du vent. Il s’agit également (et surtout) d’un symbole, celui de la France.

Dans un signe, on peut distinguer le signifiant du signifié. Pour reprendre l’exemple de notre drapeau, le bout de tissu est le signifiant, tandis que le signifié est la France.

Le signifié est plus important que le signifiant, qui n’en est que le support physique, le moyen d’expression. Celui qui ne verrait que le bout de tissu ne comprendrait rien à la situation.

Il faut donc savoir lire les signes pour comprendre leur sens. Il faut savoir les interpréter.


Sens caché et sens manifeste – la Fontaine


Un signe porte un sens manifeste, ou littéral. Mais sous celui-ci se dissimule un sens latent, ou caché. Celui-ci, une fois mis au jour, peut donner lieu à une toute autre compréhension d’un texte (ou d’un autre type de signe).

Ainsi par exemple les Fables de la Fontaine. On sait que la Fontaine dissimulait une critique acerbe de la monarchie sous ses fables en apparence enfantine. Prenons la fable du Lièvre et de la Tortue.

Pour résumer, dans cette fable, la Fontaine met en scène un lièvre et une tortue qui font une course.

Le Lièvre, beaucoup plus rapide que son adversaire, part en flèche, puis en constatant son avance, flâne, puis finit par faire un petit somme. Quand il se réveille, il voit la Tortue près de la ligne d’arrivée et sprinte pour la dépasser, mais trop tard : il est battu.


Quel est le sens de cette fable ? On pourrait croire que la tortue bat le lièvre à la course parce qu’elle a été régulière dans son effort, à la différence du lièvre. Ce serait une ode au travail. C’est là le sens manifeste de la fable.

Pourtant ce n’est pas le cas. Le sens caché est tout autre. La morale de l’histoire est, rappelons-le : « Rien ne sert de courir il faut partir à point ».

Ceux qui « partent à point » ce sont les nobles. Ils sont « bien partis », ont fait un « bon départ » dans la vie, parce qu’ils sont nés au bon endroit au bon moment : ils ont la richesse, les titres, les honneurs. Ce sans aucun talent ni aucun don particulier, ils « se sont simplement donnés la peine de naître » comme le dit Beaumarchais dans le Mariage de Figaro. Sans talent particulier, ils sont comme des « tortues », avançant lentement, autrement dit réfléchissant ou agissant mal.

A côté d’eux, on trouve des individus brillants, (aussi rapides que le lièvre) mais sans aucun avenir, parce que n’appartenant pas à la noblesse. Leurs dons ne servent donc à rien.

On comprend donc le sens caché dans la morale de l’histoire. C’est la tortue qui arrive avant le lièvre signifie : le noble ira toujours plus loin que le roturier, même s’il n’a pas de talent, parce que lui a pris un bon départ dans la vie, et tous les talents du monde ne suffiront pas à contrebalancer cette injustice sociale.

On voit que l’interprétation, lorsqu’elle est bien conduite, peut amener à une toute autre compréhension d’un texte (ou de manière générale, d’un signe).


L’interprétation est donc une des modalités du savoir. Celle-ci ne s’applique pas à tout, mais seulement aux choses qui sont considérées comme des signes.


L’interprétation est-elle un genre de connaissance ? Foucault


On peut différencier l’interprétation d’autres modalités du savoir, comme la démonstration ou le calcul mathématique.

Le calcul est par exemple utilisé pour découvrir un résultat, ce que ne permet pas l’interprétation. En revanche, une fois notre résultat obtenu grâce au calcul, on peut en proposer une interprétation, pour savoir quelle signification lui donner.


La science de l’interprétation des signes s’appelle l’herméneutique.


Nombreux sont les métiers qui se spécialisent dans l’interprétation de certains signes spécifiques.

Ainsi le policier s’exerce à interpréter le moindre signe dans une scène de crime : le détective Sherlock Holmes savait reconnaître les différents types de tabac afin d’identifier l’origine de la cendre d’une cigarette laissée à côté de la victime.

Le marin doit savoir reconnaître le message porté par le drapeau de tel ou tel navire qu’il croise.

L’exégète, ou le commentateur essaie de trouver les significations cachées de l’ouvrage qu’il étudie (la Bible, le Coran, le livre d’un philosophe, etc.).

Mais l’exemple le plus célèbre est celui de la voyante. Déjà dans l’Antiquité les augures cherchaient à prédire le sort d’une bataille en cherchant à trouver le sens caché de certains signes (le vol d’un aigle, une éclipse, un météore qui traverse le ciel, les entrailles d’un poulet, etc.). De nos jours, les voyants cherchent plutôt à lire l’avenir dans les cartes, ou dans le marc de café.

On voit que l’interprétation, à la différence de la démonstration logique, ou du calcul mathématique, est peu scientifique, car :

-on peut voir (à tort) un signe dans toute chose

-rien ne nous garantit que notre interprétation est bonne, et que le sens caché est bien celui-ci : aucun procédé (expérience, calcul) ne peut fonder définitivement la légitimité d’une interprétation.


En fait, ainsi que le montre Foucault dans les Mots et les Choses, c’est précisément en s’opposant au modèle de l’interprétation que la science s’est constituée en tant que telle. A la Renaissance, montre-t-il, le modèle de l’interprétation était dominant : toute chose était considérée comme un signe, dont il s’agissait de saisir la signification cachée.

Un système de signes, c’est un langage. Le monde était compris par l’homme de la Renaissance comme un langage, celui de Dieu, par lequel il s’adresse à nous pour nous révéler des secrets cachés. De là l’importance de l’alchimie, ou de la magie, comme disciplines chargées de découvrir ces significations cachées.

Dans son être brut et historique du XVIe siècle, le langage n’est pas un système arbitraire ; il est déposé dans le monde et il en fait partie à la fois parce que les choses cachent et manifestent leur énigme comme un langage, et parce que les mots se proposent aux hommes comme des choses à déchiffrer. La grande métaphore du livre qu’on ouvre, qu’on épelle et qu’on lit pour connaître la nature, n’est que l’envers visible d’un autre transfert, beaucoup plus profond, qui contraint le langage à résider du côté du monde, parmi les plantes, les herbes, les pierres et les animaux.

La science moderne telle que nous la connaissons s’est constituée lorsqu’on a cherché à comprendre chaque chose en elle-même sans la voir comme quelque chose qui se dépasse vers une signification cachée. L’interprétation a laissé place à d’autres méthodes, telle que la dissection, l’expérience, la classification (taxinomies, etc.).

Pour résumer, l’interprétation n’est pas un mode de connaissance, mais a plutôt freiné le déploiement de la connaissance rationnelle telle que nous la connaissons.



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