couverture du livre

Valeurs de la transition numérique



L'informatisation de notre monde entraîne de nombreux bouleversements...

Quelles devraient être les valeurs de cette nouvelle civilisation, celle de la troisième révolution industrielle ?


Thématique : Philosophie du numérique


C'est une question de métaphysique, de morale et de science à la fois que le problème de la vie : l'action est le point précis où convergent le monde de la pensée, le monde moral et le monde de la science (Maurice Blondel, L'action, 1893).

Après chaque révolution industrielle les personnes, entreprises et institutions ont été privées de leurs repères habituels. La « crise des valeurs  » qui en est résultée les a confrontées à une question fondamentale : « que voulons nous faire ? » et, plus profondément encore, « qui voulons-nous être ? ». 

L’informatisation transforme aujourd’hui les produits, la façon de produire, le contenu de l’emploi et la forme de la concurrence. L’action collective et organisée exige une élucidation des valeurs qui l’orientent. Le livre intitulé Valeurs de la transition numérique propose à cette fin l’esquisse d’une « théorie des valeurs ». Je la résume ci-dessous. 


Les valeurs


Le but de notre action est de réaliser nos intentions et, à travers elles, d'incarner nos valeurs dans le monde de la nature. 

Les « valeurs » sont des options métaphysiques au sens étymologique du mot, des choix que chacun fait nécessairement dans des domaines que l'expérience n'éclaire pas. Ils détermineront ses intentions et, à travers elles, ses actions. 

« Les valeurs » n'ont rien de commun avec « la valeur » que l'on rencontre dans des expressions comme « valeur d’échange », « valeur d'usage », « valeur ajoutée », etc., si ce n'est une homonymie qui provoque de malencontreuses confusions . 

On peut évaluer la pertinence de la pensée en regard des exigences de l'action dans une situation donnée, la justesse d'une action en regard des intentions, la fidélité d'une intention en regard des valeurs. Il n'y a rien, semble-t-il, en regard de quoi on puisse évaluer ces dernières : des options métaphysiques ne peuvent pas être évaluées selon les critères du « vrai » et du « faux ».

L'origine des valeurs montre cependant qu’elles peuvent être incohérentes : la cohérence est un critère d'évaluation, mais il est pauvre car purement formel. Le réalisme métaphysique, qui consiste à assumer le destin humain, nous fournira un autre critère. 


Cohérence


Les valeurs que porte un individu doivent beaucoup au hasard de la naissance et des rencontres : elles seront donc souvent incohérentes. 

L'incohérence des valeurs inhibe l'action ou incite à la violence car elle suscite deux figures symétriques : le soumis, instrument docile et indifférent de l'action des autres, et le révolté que l'action des autres exaspère.

Chacun est invité à trier le fatras des valeurs héritées de son histoire personnelle pour en éliminer les incohérences et préciser les situations dans lesquelles l'une d'elles s'impose tandis qu'une autre doit faire taire ses exigences. La maturité se conquiert par cette mise en ordre. L'adolescence est le moment d'un conflit pénible entre valeurs antagoniques, conflit qui se prolonge chez certains jusqu'à un âge avancé. 


Réalisme


Le destin humain fournit un critère analogue au « voile d'ignorance » que John Rawls a proposé dans sa Theory of Justice (1971) pour évaluer l'équité des lois. 

Nombre de nos attributs sont le fruit du hasard : le nom que nous portons, le pays où nous sommes nés, notre sexe, etc. Nous pouvons donc évaluer chacune de nos valeurs en examinant si elle aurait pu être adoptée par un individu qui, plaçant ses attributs derrière le voile d'ignorance, ne conserverait de son individualité que ce qu'elle a d'universel : son humanité, concrétisée par le destin humain qu'il partage avec tous les autres. Si c'est le cas, cette valeur sera qualifiée de réaliste.


Sont irréalistes (ou « perverses ») :

- l'individualisme qui condense l'Être dans l'Individu, ainsi que le refus de la succession des générations qui rythme l'histoire ;

- la recherche de la connaissance absolue ainsi que le refus d'assumer la fonction pratique de la pensée et le caractère limité de toute réalisation individuelle ;

- le refus de l'action organisée, collective, des institutions et en particulier des entreprises ; 

- l'idéalisation du passé : la vie des chasseurs-cueilleurs, la féodalité qui a inspiré aux romantiques une nostalgie romanesque, le prétendu « bon vieux temps » de la société rurale ;

- l'oubli de l'histoire qui, identifiant le réel avec l'instant présent, ignore la dynamique dont celui-ci résulte et qui le propulse vers le futur.

Les valeurs réalistes sont celles qui assument ce qui, étant inévitable, conditionne le destin humain : l'héritage de l'histoire, la vie dans le temps présent, la perspective de la mort, la simplicité de la pensée en regard de la complexité illimitée de l’existant, le caractère borné de toute réalisation, le caractère ambigu de toute institution. 


La source du Mal


Le Mal, adhésion à des valeurs irréalistes, est l'expression d'une révolte : le pervers refuse les limites que le destin humain impose à la connaissance ; il refuse la perspective de la mort ; il recherche pour lui-même, sa caste, sa nation, etc. la supériorité qui lui permet de prétendre s'affranchir de ce destin, de cette perspective et de ces limites.

Le pervers n'est pas un « monstre » mais un être humain qui a choisi le Mal comme réponse à la souffrance qu'inflige le mal métaphysique , la conscience douloureuse des limites que le destin humain impose à l'individu. Cette souffrance étant inséparable du destin humain, chaque individu la ressent : la tentation du Mal est présente en chacun. 


Valeurs et morale


Le langage ordinaire entoure le mot « morale » de connotations sentimentales et normatives : être moral, ce serait avoir de « bons sentiments » et on « fait la morale » aux enfants pour leur inculquer la conformité aux règles de la vie en société. 

Les critères que nous proposons pour évaluer les valeurs n'ont aucun rapport avec ces connotations : les exigences de la cohérence et du réalisme ne sont ni sentimentales, ni soumises à un conformisme : elles confèrent à la personne la structure intime qui lui interdit de se mentir à soi-même. 

Le choix des valeurs a cependant un effet sur les mœurs puisqu'elles ont une influence sur l'action qui les exprime : elles ont donc une dimension morale, à condition de définir la morale comme une science des mœurs dépouillée de tout sentimentalisme, de tout conformisme, et étrangère aux niaiseries bien-pensantes dont Pascal et Nietzsche  se sont moqués. 


Celui dont les valeurs sont cohérentes et réalistes n'est pas nécessairement doté d'une intelligence brillante, il peut avoir des moments de faiblesse, mais son esprit logique et son réalisme font de lui un animateur dans sa famille, dans l'entreprise où il travaille, dans les associations auxquelles il participe, etc. S’il devient un animateur le politique se transforme en homme d’État, le général en stratège, le dirigeant en entrepreneur. 

Dans une institution l’efficacité de l’action collective nécessite l’adhésion de chaque personne à des valeurs partagées. Si ces valeurs sont perverses l’institution mettra son efficacité au service du Mal.


Auteur de l'article :

Michel VOLLE, docteur en histoire économique, diplômé de Polytechnique et de l'ENSAE