couverture du livre

La notion de politique



Qu'est-ce qui définit la politique ? Qu'est-ce que l'Etat ?

Peut-on confondre ces deux notions, ou quelle est leur différence essentielle ?


Thématique : Philosophie politique


La notion de politique est le texte d’une conférence de Carl Schmitt, publié en 1932, dans lequel le philosophe allemand postule le primat du politique. Alors que l’État se définit, selon l’acception moderne, comme étant le statut politique d’un peuple organisé légalement sur un territoire donné, pour le philosophe allemand, le concept d’État présuppose la notion de politique. La notion de politique repose sur la capacité du souverain à décider de combattre un opposant devenu ennemi.


L’opposition ami/ennemi


Carl Schmitt met en exergue un certain dualisme selon lequel s’organise le réel. En esthétique, l’on trouve l’opposition beau/laid, en économie, l’opposition rentable/non rentable, en morale, l’opposition bien/mal. En ce qui concerne la politique, c’est le dualisme ami/ennemi ou union/désunion ou association/dissociation 1. Qu’est-ce qu’un ennemi ? Il s’agit de l’étranger, celui qui génère un conflit, donc celui que l’on est en droit de combattre. Pour l’auteur, les peuples se regroupent selon ce concept d’ami/ennemi. 

Cette opposition ami/ennemi permet d’évacuer les dimensions morales et esthétiques de la politique. Citant le célèbre passage des Evangiles : Aimez vos ennemis (Math. 5, 44 ; Luc. 6, 27), le philosophe catholique rappelle à ses lecteurs la distinction latine entre inimicus (ennemi personnel), auquel l’Évangile fait référence, et hostis (ennemi politique) : L’ennemi au sens politique du terme n’implique pas une haine personnelle, et c’est dans la sphère de la vie privée seulement que cela a un sens d’aimer son ennemi, c’est-à-dire son adversaire 2.


Qui définit cette opposition entre amis et ennemis ? Le souverain, qui peut être le monarque ou l’État, lorsqu’il représente l’unité politique du peuple. L’État, en tant que communauté d’intérêt et d’action, va décider si l'ennemi menace, ou non, son existence. Cette opposition ami/ennemi suppose un peuple politiquement uni, prêt à se battre pour son existence et son indépendance. Lorsqu’un peuple accepte qu’un tiers ou un étranger lui dicte qui est son ennemi, il cesse d’exister politiquement. Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n’est pas la fin du politique dans le monde. C’est seulement la fin d’un peuple faible 3, écrit l’auteur.


Une conception anti-libérale du politique


Dans La notion de politique, le penseur dénonce une vision optimiste de l’homme sur laquelle se fonderait le libéralisme. Or, dans un monde où les hommes sont bons, il n’est plus besoin de souverain pour combattre l’ennemi. La société s’en remet alors au droit comme norme supérieure. Ce qui est illusoire pour le philosophe allemand, car le droit n’est que le produit de ceux qui l’établissent.

Carl Schmitt se tourne plutôt vers des penseurs tels que Taine, Machiavel, Fichte, Hegel, De Maistre ou encore Donoso Cortes, qui adoptent une position inverse : les hommes sont par nature mauvais, mais l’État les transcende. La sphère du politique, quant à elle, a pour éléments déterminants en dernière analyse l’existence possible d’un ennemi, et c’est pourquoi les notions et les raisonnements politiques ne peuvent se fonder sur un prétendu optimisme politique. Sinon, l’élimination de cet ennemi possible entraînerait celle de toute cohérence logique proprement politique 4, précise le philosophe. 

Selon la conception libérale de l’économie, chaque agent est libre. Il peut donc décider des causes pour lesquelles il souhaite agir. Aucune entité collective ne peut rien lui imposer. Dans le monde économique, il n’est pas d’ennemis, mais seulement de simples gêneurs 5 qu’il est facile de mettre hors d’état de nuire, sans faire usage de la violence. On peut le racheter ou le laisser mourir. Mais en ce qui concerne la politique, les hommes doivent être capables de donner la mort pour se protéger de l’ennemi.


L’essence du libéralisme est antipolitique pour Carl Schmitt, dans la mesure où il suppose un abaissement du rôle du souverain. La logique libérale limite l’Etat à la conciliation des libertés individuelles. Le libéralisme commence et s'arrête à l'individu. Rien ne peut contraindre à se battre pour le groupe ou pour L'Etat. La morale et l’économie, l’esprit et les affaires, la culture et la richesse se substituent alors au politique. Dans la pensée libérale, le concept politique de lutte se mue en concurrence du côté de l’économie, en débat du côté de l’esprit ; la claire distinction de ces deux états différents que sont la guerre et la paix est remplacée par le dynamique d’une concurrence perpétuelle et de débats sans fin 6, précise Carl Schmitt. La permanence de la paix et de la guerre est remplacée par l’éternelle concurrence des capitaux et des égos. Lorsque l'Etat se mue en une unicité technique et économique, il devient Société, c'est-à-dire un système uniforme de production et de communication. 


Conclusion


L’auteur de La notion de politique s’oppose à l’idée du monde comme unité politique. Il n’existe pas d’Etat universel, puisqu’une unité politique définit un ennemi, qui constitue lui aussi une unité politique à part entière. Sans ennemis, c’est la fin du politique et sans politique, c’est la fin de l’Etat. Sans État, il ne reste plus que l’économie et la technique.


Auteure de l'article :

Aziliz Le Corre prépare un master de philosophie politique et éthique à la Sorbonne, et travaille au service vidéo du Figaro Live.


1 Carl Schmitt, La notion du politique, page 63
2 Ibid, p.67
3 Ibid, p.95
4 Ibid, p.108
5 Ibid, p.89
6 Ibid, p.117