couverture du livre

Icare, la passion du Soleil



Quelle approche audacieuse que celle d’interroger les mythes fondateurs d’une civilisation pour mieux comprendre son présent et envisager l’avenir avec plus de sérénité...

C’est ce que nous propose Luc Bigé dans sa brillante lecture symbolique du mythe d’Icare qui interroge les fondements philosophiques de la pensée technique et ses conséquences pour nos enfants.


Thématique : La technique


Le futur est-il déterminé à l’avance ? Rien n’est moins sûr lorsque l’on considère l’auto-organisation de la nature au regard des figures fractales qui évoluent de manière imbriquée vers la complexité par des bifurcations et des directions différentes.

Pour aider les futures générations à relever les défis colossaux qui se présentent à l’humanité, Icare, la passion du Soleil paru aux éditions Janus est un ouvrage d’une remarquable finesse qui offre aux lecteurs un regard nouveau sur notre société technologique et suggère les conditions d’un envol réussi hors des labyrinthes où s’est égarée notre existence ultra matérialiste et hyper rationnelle.


Président d’honneur de l’Université du Symbole, Luc Bigé réussit magistralement l’alliance de son cerveau gauche et de son cerveau droit. Ce biologiste formé à la recherche fondamentale le revendique lui-même puisqu’il considère l’aspect énergétique de l’astrologie comme une voie complémentaire à l’approche scientifique du cerveau gauche. Ce sont ses mots.

Dans le style poétique qui le caractérise, il nous enseigne que les mythes sont vivants. Ils organisent notre réalité biologique, psychologique, sociale et spirituelle au moins autant que notre constitution génétique, notre éducation et le contexte culturel. Ce qui illustre bien le prisme de lecture du mythe d’Icare par cet esprit brillant au travers de l’évolution culturelle du mode de pensée de la civilisation occidentale.


Un bref rappel de la légende grecque


Dédale est un ingénieur brillant et innovant. Mais il est prisonnier de son ego. Un jour, son neveu Talos se révèle plus inventif que lui. Offensé et ivre de jalousie, Dédale décide de le tuer. Il l’accompagne sur le toit du temple d’Athéna et le pousse dans le vide. Son crime est vite découvert et Dédale est banni de la Cité. Il se réfugie alors en Crète sur l’île du roi Minos, éloignée de tout. Le maître de Crète dissimule un secret, l’origine de son pouvoir. Poséidon, le Dieu de la mer, lui a donné un magnifique taureau blanc pour confirmer sa royauté. Mais un pacte avait été noué entre eux : Minos devait sacrifier ce remarquable animal en l’honneur de Poséidon. Mais il n’en fit rien. Et le Dieu de la mer se vengea en faisant en sorte que Pasiphaé, la femme de Minos tombe éperdument amoureuse du taureau blanc.

Folle de désir, la reine ne souhaite qu’une chose, s’unir à l’animal. Elle demande alors à Dédale de lui fabriquer une vache artificielle afin qu’elle s’y glisse à l’intérieur et réalise son fantasme. Elle s’accouple ainsi au Taureau blanc et donne naissance au célèbre Minotaure (mi-homme, mi-taureau). Pour cacher sa honte, Minos demande à Dédale de lui construire une immense demeure où il y installe le Minotaure et sa mère. C’est un labyrinthe sous-terrain qui jouxte le palais de Minos. Par la suite, le roi se venge de Dédale pour avoir aidé Pasiphaé à s’unir à l’animal, en l’enfermant dans le labyrinthe avec son fils Icare.


A partir de ce moment, Dédale n’est mu que par la volonté de s’échapper. Il construit des ailes artificielles avec de la cire d’abeille et décide de s’envoler dans les airs pour se libérer de cet enfer avec son fils Icare. Il donne des conseils à Icare pour qu’il garde une altitude raisonnable, le juste milieu, mais celui-ci est grisé par son vol. Il veut se rapprocher du soleil. La cire de ses ailes fond sous la chaleur de l’astre lumineux et c’est la chute mortelle d’Icare.

Par ailleurs, Thésée est un autre archétype important de cette histoire. Il tue le minotaure mais contrairement à Icare, il se libère vivant du labyrinthe grâce au fil d’amour d’Ariane.


Les grandes orientations philosophiques


Foisonnant de symboles, le mythe d’Icare est un formidable appel à la vie pour un monde meilleur où la vérité du cœur prime sur la peur et le besoin de sécurité.

La mésaventure d’Icare est importante à comprendre pour l’avenir de nos enfants car elle nous fournit des enseignements existentiels pour éviter la chute mortelle de notre humanité.

Dans son livre, Luc Bigé nous dévoile le symbolisme du « labyrinthe » par notre rapport à l’innovation qui est devenu un impérieux besoin de produire des objets de plus en plus ludiques qui éloignent des questions philosophiques. A toujours trouver des solutions pratiques, on s’éloigne de son centre, de son soleil intérieur, de son intuition. On s’éloigne des questions essentielles sur la nature de l’homme et des sciences : la destruction progressive du vivant. Dédale symbolise le grignotage insensible de la sphère du vivant pour la remplacer par les fruits de son imagination créatrice.

L’ingénieur ingénieux représente la pensée logique et analytique qui depuis le XVIIIème siècle s’est largement développée, en Europe d’abord puis dans le monde entier.


L’auteur voit dans le monde contemporain deux façons de raisonner : il y a les amoureux de la connaissance pure, facilement enclins à construire des modèles et à poser des théories en se fondant sur leur intuition ; il y a encore les personnes plus sensibles à la réalité matérielle qui l’interrogent, la questionnent, et cherchent à la transformer en faisant confiance à leur logique.

Ces deux orientations philosophiques sont illustrées dans le tableau de Raphaël intitulé « l’école d’Athènes » qui montre Platon pointant un doigt vers le ciel et Aristote dirigeant sa main vers le bas. Ainsi selon l’auteur : Platon nous propose de questionner le monde des Idées, les formes abstraites d’où seraient issues les formes concrètes. Tandis que Aristote indique l’importance de l’investigation de la réalité objective dans tout acte de connaissance.

Ces deux philosophies se sont souvent opposées au cours de l’histoire : la pensée platonicienne connut son apogée au XIIème siècle notamment. Elle fut détrônée par la logique aristotélicienne au XIIIème siècle avec Averroès et St Thomas d’Aquin notamment.


Le monde occidental est encore aujourd’hui fortement influencé par la pensée logique à visée pratique issue d’Aristote. Elle connut son heure de gloire au XIXème siècle.

Cependant Luc Bigé nous indique que les sciences modernes avec la mécanique quantique entre autres introduisent une lecture platonicienne du réel. Ce qui crée un décalage avec le mode d’enseignement de nos enfants qui reste foncièrement aristotélicien : causal, analytique, logique, pratique, efficace, objectif …

L’auteur interprète la poursuite de l’esprit aristotélicien dans la pensée dominante par une peur du mystère de nos contemporains qui s’exprime notamment par le dédain persistant pour l’homéopathie, l’astrologie, la voyance et autres phénomènes qui défient la raison raisonnante et touche au monde de l’invisible.

Cette peur du monde magique engendre le déni de la dimension sacrée du réel.


Quant à Icare, jeune et inconscient tente la difficile réconciliation entre les deux philosophies d’Athènes. Mais sa fin tragique dans le mythe nous rappelle son inconscience. Et Luc Bigé de conclure : seul l’initié aux mystères a quelque chance de renaître de ses cendres et de son agitation. Seul celui qui accepte de mourir à ses représentations pour devenir un jour le soleil qu’il porte déjà en son cœur. Ce n’est pas la conscience immature d’Icare qui imagine naïvement et présomptueusement que, par son esprit, il pourra devenir l’Esprit.


Deux voies d’échappées belles


Le mythe nous propose deux voies possibles pour se libérer du piège de notre monde devenu labyrinthique et qui engendre un manque de joie, une perte de sens avec pour toute réponse la création de nouveaux gadgets technologiques et le développement d’une société de loisirs infantiles.

- La voie du retour à Soi, du retour à sa vérité intérieure est représentée par Thésée qui se laisse guidé par son anima (le féminin en lui) et par les messages de l’inconscient. Thésée suit le fil du sens. C’est la voie de l’amour du cœur. C’est le chemin de l’exploration intérieure guidée par les signes et autres synchronicités de l’existence.

- La voie ascensionnelle d’Icare et de Dédale. Voie matérialisée par l’envol et une nouvelle prouesse technique.


Conclusion


Selon Luc Bigé : Cet épisode mythologique nous ouvre la porte à une nouvelle réflexion sur les limites et les dangers d’une pensée aristotélicienne occupée essentiellement à représenter efficacement le réel. Si le monde dans lequel nous vivons n’était que rationnel, la chute d’Icare n’aurait pas lieu d’être. Mais il semblerait que ce monde-là comporte aussi une composante « magique » qui, à force d’être niée, déséquilibre nos modes de vie. Le manque de joie de ceux qui ont tout n’en est-il pas le premier symptôme ? La passion d’Icare pour l’élévation n’est-elle pas cette tentative désespérée de retrouver des valeurs fortes et lumineuses qui nourrissent l’âme ? Héros d’un nouveau monde, il montra le chemin à tous ceux que la complétude matérielle et intellectuelle laisse sans joie. Sa chute nous invite à méditer les conditions de la réussite de notre envol.



Auteure de l'article :

Ferial Furon