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Bernard Georges

Paris

Nous découvrons ici le parcours de Bernard Georges, chercheur en systémique, en charge de la Prospective stratégique à la Société Générale...

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !

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Pouvez-vous vous présenter ? Que faites-vous actuellement ?


En 1983, je termine mes études d’ingénieur civil de l’École des Ponts ParisTech en me spécialisant en économie et en finance. Puis je pars en Algérie, au titre de la coopération, comme professeur dans une école d’ingénieurs. De retour à Paris en 1985, j’entre à la Société Générale, dans le pôle banque d’investissement, où j’exerce pendant une trentaine d’années diverses responsabilités managériales dans l’informatique, l’ingénierie financière et la maîtrise d’ouvrage stratégique. 

En 2016, je rejoins la direction des ressources et de la transformation numérique de la banque. En charge de la prospective stratégique, je me donne pour objectif d’anticiper et d’éclairer les grandes innovations de rupture, dont l’intelligence artificielle, tant sur le plan technique qu’anthropologique, et de faciliter l’émergence au niveau de l’entreprise d’une vision ouverte sur le monde, son évolution et ses enjeux. 


Très jeune, encouragé par mes parents, j’ai été sensible à la diversité des idées, et me suis intéressé aux mathématiques, à la physique, mais aussi, à parts égales, aux sciences humaines et sociales, et à la philosophie. En ce sens, je regrette que le système éducatif soit construit, en majeur, sur le cloisonnement et la verticalité des savoirs, et en mineur, sur l’interdisciplinarité, la transdisciplinarité et la « pensée complexe » 1


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ?


En seconde et première, mon professeur de mathématiques ne consacrait que les dernières minutes de cours au suivi du programme, recommandant les chapitres à lire et les exercices à faire pour la prochaine fois, répondant aux questions, ponctuant invariablement la séance d’un : Bon, c’est facile, vous verrez tout cela chez vous. A la place de la leçon magistrale, il invitait les élèves à discuter de l’actualité et à confronter leurs idées sur les enjeux de société.

Surpris, cette forme de pédagogie eut pour tous valeur de leçon. Chacun prenait conscience qu’acquérir un savoir signifiait gagner en autonomie et devenir son propre professeur. Et au fond de soi, chacun de comprendre aussi qu’il était légitime à débattre, à n’être absent de rien, à faire siennes toutes les grandes questions du monde, à en porter la responsabilité de citoyen.


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ?


Trois figures se sont imposées à moi.

Tout d’abord, alors que j’étais encore adolescent, la découverte de l’existentialisme et de Jean-Paul Sartre, à qui je dois d’avoir acquis, éprouvé intensément, avec jubilation, le sentiment vertigineux de ma propre liberté, la certitude que j’étais tout simplement et infiniment libre, responsable, en toutes circonstances. Je conserve à l’esprit cette réplique de Jupiter dans la pièce de théâtre Les Mouches : Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d'homme, les Dieux ne peuvent plus rien contre cet homme-là.

Autre choc, Albert Camus, et les dernières pages du Mythe de Sisyphe, singulièrement ses toutes dernières phrases, La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux, que j’ai sans cesse mêlées à la trame de mon existence, faisant du chemin perpétuellement à conquérir et reconquérir un but en soi, parmi et avec les hommes, au-delà de tout sentiment d’absurde ou de désespoir.

Plus récemment, la pensée d’Emmanuel Levinas 2 m’a littéralement saisi, avec l’universalisme fondé, et le dénuement inscrit, sur le Visage de l’Autre surgissant comme épiphanie. Ces phrases, La Relation où le Je rencontre le Tu, est le lieu et la circonstance originels de l'avènement éthique. Le fait éthique ne doit rien aux valeurs, ce sont les valeurs qui lui doivent tout. Le concret du Bien est le valoir de l'autre homme, extraites de l’ouvrage De Dieu qui vient à l’idée, jaillissent comme une fulgurance d’ordre axiomatique.

Avec Levinas, j’ai mis des mots sur des intuitions profondes qui m’ont imprégnées et accompagnées tout au long de ma vie : la nécessité vitale, première, de s’ouvrir à l’autre, d’aller vers l’autre, en confiance, de faire lien avec l’autre, de l’aimer, de faire de la relation à Autrui et de sa présence, l’élément cardinal de la construction de mon existence, de ma subjectivité, de toute réflexion et de tout engagement.


Avez-vous déjà essayé d'écrire ? Pourriez-vous nous parler de vos créations ? Quels sont vos projets, vos travaux de recherche ?


Mes travaux portent sur la systémique 3 (science des systèmes, fondée sur les concepts d’interaction, d’émergence, de coévolution) que j’ai souhaité approfondir dans un cadre phénoménologique, tout en intégrant les apports précieux du structuralisme et de la cybernétique. Mon objectif est de faire comprendre le pouvoir concret, tant d’intelligibilité que clinique, du concept de système, en tant qu’articulation entre organisation (en puissance et en actes), stratégie (interactions dans et avec un environnement, par rapport à des finalités) et vision du monde (toute conscience, mais aussi tout système, est une relation entre un sujet observant, « interagissant » et un objet observé, « interagi »).


Je m’emploie à rendre sensible que la capacité d’ouverture aux autres et au monde, dans l’interaction, est la condition première de toute adaptation. D’une phrase, nous sommes les liens que nous tissons avec les autres, Albert Jacquard rappelle que l’Homme, n’est rien d’autre, de manière ontologique, que le produit complexe des relations auxquelles il participe, et que l’altérité est consubstantielle de l’idée que l'environnement et les autres font partie intégrante, de manière essentielle, de nous-même. 

Je propose ainsi d’explorer, de partager, et de mettre en récits nos multiples visions du monde, en faisant de la prospective et de l’utopie, des méthodes pour faire naître le désir du monde qui vient, faire aimer l’avenir avec pragmatisme, et donner à chacun le goût et le pouvoir de sa propre liberté.



Merci Bernard, pour ce témoignage !

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1 Concept philosophique créé par Henri Laborit et Edgar Morin. Complexus : ce qui est tissé ensemble
2 Emmanuel Levinas est notamment l’un des grands inspirateurs de l’éthique du « care ». Voir en particulier les remarquables travaux menés par l’écosystème de la « Chaire de philosophie à l’hôpital » fondée par Cynthia Fleury (Les Pathologies de la démocratie, Ed. Fayard, 2005 ; La Fin du courage, Ed. Fayard, 2010 ; Les Irremplaçables, Ed. Gallimard, 2015), dont la Chaire « Humanités et santé » qu’elle dirige, le séminaire « Design with care », et le séminaire « Soin et compassion » dirigé par Zona Zarić et Pauline Bégué
3 Cf. les travaux menés par le Groupe des Dix, comprenant notamment Jacques Robin (« Changer d’Ere », Ed. du Seuil, 1989), Edgar Morin (« La Méthode », Ed. du Seuil, 6 tomes, de 1977 à 2004), Henri Laborit (« La Nouvelle Grille », Ed. Robert Laffont, 1974), Henri Atlan (« Entre le cristal et la fumée », Ed. du Seuil, 1979), Joël de Rosnay (« Le Macroscope : vers une vision globale », Ed. du Seuil, 1975), Jacques Attali (« Devenir soi », Fayard, 2014), Michel Rocard (« Le Cœur à l’ouvrage », Odile Jacob/Seuil, 1987), Michel Serres (« Petite Poucette », Ed. Le Pommier, 2012)