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Thibault Vian

Martinique

Nous découvrons ici le parcours de Thibault Vian, enseignant la philosophie en Martinique, doctorant et grand voyageur.

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !


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Pouvez-vous vous présenter ? Que faites-vous actuellement ?


Professeur de philosophie en Martinique, nouvellement nommé en Guyane, je suis ce que quelques camarades ont eu l’amitié d’appeler un « voyageur-chercheur », ou un « savanturier ». Le voyage en grande itinérance autour du monde ne relève pas du simple divertissement, au sens de Pascal, mais d’un style de vie qui me colle à la peau comme une seconde nature.

Du Guatemala, où j’ai enseigné trois années au Lycée français Jules Verne, jusqu’au grand « Tour du sud » entre la Colombie et l’Argentine, puis entre les parcs naturels de Thaïlande et du Laos, les chemins du monde apparaissent comme autant de cheminements philosophiques qui nous confrontent aux autres et à nous-mêmes.

C’est la base expérientielle et expérimentale de ma thèse doctorale intitulée « L’éducation par le voyage. Une autre subjectivation de l’enfance et de l’adolescence » préparée à Paris-VIII sous la direction de Didier Moreau.

On ne fait pas un voyage, disait Nicolas Bouvier, c’est le voyage qui nous fait, ou nous défait. Aussi, mon œuvre de professeur et de chercheur contribue-t-elle à faire reculer les remparts flamboyants du monde (Lucrèce), celui des préjugés et des frontières érigées entre les êtres.


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ?


Entreprendre des études de philosophie à la Sorbonne et de sciences de l’éducation à Vincennes, c’est vivre continument le noochoc de Deleuze, l’ivresse de la pensée critique autant que celle des soirées étudiantes.

C’est partager des amitiés, des amours fugitifs ou prolongés, connaître des professeurs dont la fulgurance de la pensée nous interpelle, à la verve de leurs improvisations spéculatives : je pense électivement à Renaud Barbaras, Chantal Jaquet et Denis Kambouchner. Le rayonnement des meilleurs dans un jardin de (haute) culture auquel je m’efforce de rester fidèle.

Mais les études me laissent quelque part dans l’inachevé, elles attisent ce désir d’aller non seulement parcourir les livres, dans le confort des bibliothèques, mais aussi d’apprendre à lire dans le grand livre du monde (Descartes). Vivre l’enivrement du mouvement, c’est inventer une mobilosophie créatrice que j’appelle, dans cette recherche doctorale, la voyagenèse.

Mon hédonisme de l’itinérance prend modèle sur l’aventure de jeunesse d’Ernesto Che Guevara à travers l’Amérique latine. Le jeune Ernesto, après ses études de médecine, se lance dans un voyage initiatique à motocyclette avec son ami Alberto Granado, à l’affût de los nuevos horizontes buscados, libres de las trabas de la civilización. Apprendre à se cogner au réel, c’est partir à la rencontre de ses compagnons d’humanité, se frotter à la misère du monde.


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ?


Vladimir Jankélévitch, une rencontre passionnée et un maître de vie. Philosophie de l’ineffable (l’amour, la musique) et de l’indicible (la mort, la Shoah).

Jankélévitch se confronte à l’homme calculateur d’aujourd’hui, qui n’agit qu’eu égard à ce que ses actes lui rapportent. A la sècheresse contemporaine des cœurs, dans le grand tremblement du monde néolibéral, bureaucratique, celui-ci oppose l’étincelle de la pensée vagabonde et de la morale incandescente.

Une invitation à réhabiliter l’esprit d’enfance, la spontanéité de l’être-au-monde appuyée sur la solidité d’un engagement. La belle humeur nietzschéenne ou le charme de la vie nomade, contre l’enracinement sédentaire et la morosité d’une vie de routine.

Voici une phrase que je prends plaisir à me répéter, à l’aurore de tous mes voyages : Il n’est rien de si précieux que ce temps de notre vie, cette matinée infinitésimale, cette fine pointe imperceptible dans le firmament de l’éternité, ce minuscule printemps qui ne sera qu’une fois, et puis jamais plus. (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien).


Quels sont vos projets, vos travaux de recherche ?


Dans un excès d’audace ou de folie, je voudrais créer une école expérimentale, itinérante, sur le modèle des Libres enfants de Summerhill, mais dans une version nomade. Par exemple dans l’un des « chicken bus » colorés comme on en trouve pléthore au Guatemala, disposés à traverser l’Europe ou l’Amérique latine, notre « Amérique majuscule », pour le dire dans les termes d’Ernesto Che Guevara.

De la musique au crépuscule, des veillées captivantes, de grandes randonnées, des romans de Jules Verne à sillonner et d’imposants volcans à gravir, de la philosophie en acte, ce serait une école du risque qui soit en même temps une école de la vie, métissage des genres et des générations.

J’aspire aussi à rejoindre, au cours de cette éducation émancipatrice, une équipe de chercheurs d’avant-garde à l’Université dans le domaine de la philosophie et des sciences de l’éducation, notamment en Espagne ou en Amérique latine. Vivre l’effervescence collective de la recherche, c’est voyager autrement, proposer ce que j’appelle une philosophie des gambades, ou une gambadogenèse.

Or tout projet est d’abord une projection de soi, à travers la multiplicité des devenirs possibles.



Merci Thibault, pour ce témoignage !

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