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Yves Meessen

Metz

Nous découvrons ici le parcours d'Yves Meessen, ancien architecte devenu enseignant. Docteur en philosophie et en théologie, il est maître de conférences à l'Université de Lorraine.

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !


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Pouvez-vous vous présenter ? Que faites-vous actuellement ?


Après des études d’architecture qui se sont avérées passionnantes, j’ai travaillé dans des bureaux d’architectes en tant qu’indépendant. J’en ai gardé un véritable goût pour la création, l’imagination de réalités qui sont à venir. Et il me semble que cet habitus créatif n’a cessé de stimuler ma réflexion par la suite.

Des questions existentielles m’ont ensuite conduit à rentrer en vie religieuse et j’y suis resté pendant plusieurs années. Là, j’ai été amené à suivre le parcours théologique en commençant par la philosophie. J’ai vite ressenti un vif attrait pour ces deux disciplines et, plus précisément, pour le rapport qu’elles entretiennent l’une avec l’autre. Etonnamment, c’est la pensée d’Augustin que j’ai choisi pour approfondir ce rapport, lui dont l’épistémologie précède pourtant l’invention médiévale de la science théologique dans le christianisme. Cette recherche a abouti à une thèse de théologie soutenue à l‘Université de Strasbourg en 2003. L’année suivante, j’étais engagé comme maître de conférences à l’Université de Metz, qui est devenue Université de Lorraine. C’est toujours là que je travaille actuellement. 


Depuis lors, j’ai également eu le bonheur de soutenir une thèse de philosophie en cotutelle entre l’Université de Poitiers et l’Institut Catholique de Paris, en 2014. Cette thèse est une approche phénoménologique de Maître Eckhart. J’y aborde la manière dont trois phénoménologues : Martin Heidegger, Jacques Derrida et Michel Henry, ont interprété la pensée de cet auteur médiéval hors du commun. La mise en lumière d’un conflit d’interprétation m’a incité à essayer de restituer l’unité de l’œuvre eckhartienne et à tenter ensuite un dépassement des apories de la phénoménologie husserlienne.

Cette tentative phénoménologique, pour féconde qu’elle soit, m’a pourtant laissé sur ma faim concernant le rapport épistémologique entre philosophie et théologie. J’ai compris qu’un changement de méthode s’avérait nécessaire pour faire ressortir un impensé, voire un impensable, sur le mode descriptif. C’est pourquoi, par l’analyse des actes de langages, j’ai considéré le discours constatif sous l’angle du discours performatif. Ce déplacement méthodologique m’a permis d’oser une interprétation renouvelée de l’œuvre de cet auteur à la fois scolastique et mystique. 


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ? 


Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé apprendre. Je suis reconnaissant envers ceux qui se sont chargé de mon enseignement, depuis le déchiffrage de l’écriture jusqu’à l’apprentissage de la dialectique et de l’herméneutique. A vrai dire, mon cheminement philosophique s’est davantage construit à travers la lecture que par le contact direct avec des maîtres qui m’auraient transmis leur vision de l’homme, du monde et de Dieu.

Les professeurs qui ont encadré mes deux thèses, respectivement Marie-Anne-Vannier et Emmanuel Falque, m’ont laissé poursuivre ma voie. Je leur en suis gré car, grâce à cela, j’ai pu innover en sortant des sentiers battus, toujours dynamisé par cet habitus de création qui m’habitait déjà en architecture. 


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ? 


Les Confessions d’Augustin ont été déterminantes pour moi. Malgré les siècles qui nous séparent, et le changement de contexte, j’ai l’impression que ce livre (ces treize livres) a été rédigé hier. Je me suis senti contemporain de la manière dont Augustin transcrivait son expérience.

S’il fallait citer un ouvrage de philosophie plus récent, je choisirais sans hésiter Le Je-ne-sais-quoi ou le Presque-rien de Vladimir Jankélévitch. Il se dégage de ce triple opuscule une attitude philosophique qui me paraît être fondamentale. Il ne suffit pas que les mots prononcés soient justes pour que la pensée le soit également. Le malentendu consiste précisément à dire des choses justes sans se rapporter à elle de manière juste. Tout est dans la manière. C’est cela le charme, un je-ne-sais-quoi qui n’apparait pas comme tel, mais qui transpire dans le style. Sans doute cette lecture de Jankélévitch a-t-elle atteint les profondeurs même de ma réflexion car, quelque temps après, je reprenais la pensée de Maître Eckhart en faisant ressortir que, chez lui, seul le juste connaît la justice


Avez-vous déjà essayé d'écrire ? Pourriez-vous nous parler de vos créations ? ou : - Quels sont vos projets, vos travaux de recherche ? 


Chacune de mes thèses a donné lieu à un livre : L’être et le bien. Relecture phénoménologique (Cerf, 2011) et Percée de l’ego. Maître Eckhart en phénoménologie (Hermann, 2016). Ma troisième monographie est déjà rédigée et attend d’être évaluée par un jury d’HDR sous la direction d’Olivier Boulnois à l’EPHE avant d’être publiée. Sans doute portera-t-elle le titre suivant : Obstetricandi scientia. Opérativité du langage chez Maître Eckhart

Mais, comme la recherche est inépuisable, je suis déjà orienté vers un nouveau travail. Le département de théologie de Metz auquel j’appartiens, et dont je suis momentanément le directeur, vient d’effectuer un virage qui modifie la manière d’enseigner la théologie. Il s’agit d’offrir une formation théologique ouverte aux trois monothéismes. Envisager le pluralisme religieux sur le plan théologique nécessite un changement de posture fondamentale. Ce dernier a été préparé par mon intérêt pour la pragmatique du langage. La distinction anglo-saxonne entertaining/assenting permet de « prendre en compte » des propositions sans pour autant « donner son assentiment » à celles-ci. Cela veut dire qu’on instaure deux niveaux théologiques : l’un est hypothétique, l’autre est effectif. Cependant, le passage de l’hypothétique à l’effectif ne se réalise qu’à la condition d’une « auto-implication » (Self-involvement). 

Mon travail sur Eckhart m’a donc permis d’envisager une nouvelle scientificité de la théologie qui s’avère bénéfique dans le contexte actuel de notre société. A strictement parler, il n’y a pas de corpus théologiques, de manière intrinsèque, mais seulement des corpus philosophiques qui reçoivent leur statut théologique en fonction de l’adhésion de réseaux de croyants. Voilà pourquoi, aujourd’hui, je suis en mesure de collaborer avec mes collègues d’origine musulmane au sein de l’université française à Metz et à Strasbourg. Je gage que cette « conversion du regard » ouvre une ère nouvelle dans la manière d’approcher les questions religieuses.



Merci Yves, pour ce témoignage !

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