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Zona Zaric

Paris

Nous découvrons ici le parcours de Zona Zarić, chercheuse en philosophie morale et politique à l'ENS Ulm...

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !

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Pouvez-vous vous présenter ? Que faites vous actuellement ?


Je vis à Paris depuis quatre ans et je suis aussi amoureuse de cette ville aujourd’hui qu'au premier jour. Je viens de l’Ex-Yougoslavie un pays dont la désintégration nourrit mes recherches actuelles. Ayant vécu les guerres yougoslaves et été témoin du processus de déshumanisation de l'Autre, qui en fut à la fois la cause et la conséquence, mon projet a lentement mûri. Il aboutit à l'élaboration d'un cadre politico-philosophique permettant de dépasser un cosmopolitisme abstrait - affirmant une humanité commune, un destin partagé ainsi que l'égale valeur morale des êtres humains, mais qui tragiquement le plus souvent n'emporte pas l'adhésion - et d'aller vers une appréhension sensible de ces vérités éthiques et existentielles qui soit en mesure d'être mobilisée pour effectuer un changement de société.

Je suis en quatrième - et, espérons-le, dernière - année de thèse en philosophie morale et politique au département de philosophie de l’ENS Ulm. Je co-anime également le séminaire Soin et Compassion : Le sujet, l’institution hospitalière et la Cité, au sein de la chaire de philosophie de l’Hôtel-Dieu à Paris.


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ?


Lors de mon parcours, une rencontre déterminante m’a amenée à pouvoir vous répondre ce jour, de Paris, en tant que doctorante. A une période charnière, où la suite à donner à mes études de droit fût ce passage naturel vers la philosophie, j'ai rencontré Cynthia Fleury. J'étais alors en Master en relations internationales à l'Université Américaine de Paris, et tant son intérêt pour mon parcours que sa confiance, m’ont offert et ouvert de fait une voie riche de nombreuses rencontres, notamment celle avec celui qui deviendrait mon directeur de thèse, Marc Crépon.

Jamais je n'oublierai le jour où je reçus son mail m'annonçant l’avis favorable à mon inscription à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Depuis, je vis mes rêves, grâce a cette institution et à tout ce que faire partie de l'ENS offre comme champ des possibles. Quelle richesse ! Elle me fait avancer chaque jour tant sur le plan professionnel que personnel. Je me crée les plus beaux souvenirs qui soient; ils resteront inscrits en moi à tout jamais.


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ?


Sans aucune hésitation, ce fut la lecture des ouvrages d'Emmanuel Levinas et tout particulièrement Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Il résume si bien ce qu’est l'être humain, le statut de la subjectivité et la relation à autrui ! La subjectivité est un pour l’autre et non pas pour soi. Dans cette responsabilité qui ne s'interroge pas sur la réciprocité, je suis sujet. Autrement dit, c'est quand je me sens proche que je me sens responsable. C'est dans l'éthique entendue comme responsabilité que se noue le noeud même du subjectif. Ou comme l’avait dit Dostoïevski Nous sommes tous responsables de tous et de tout, et moi plus que tout les autres

Autrement qu’être ou au-delà de l’essence est LE grand livre de la subjectivité, mais Levinas n’est évidemment pas un philosophe des Lumières. Pour lui, l’autonomie individuelle n’est pas la valeur suprême - l’autre, le visage de l’autre, arrête ma liberté, l’inhibe, et même l’aliène, permettant ainsi une suspension de son attitude naturelle; car penser l’autre, c’est se soustraire à soi et à tout contexte culturel ou historique.

Je crois qu’à l’ère de l’interchangeabilité et de la "remplaçabilité" universelle, la lecture de Levinas pourrait être très utile et libératrice.


Quels sont vos projets ou travaux de recherches ?


Je cherche à extraire la compassion des émotions plurielles de la fureur du débat public, en lui donnant un contenu politique du fait qu'elle fonde le raisonnement moral et le sentiment de responsabilité sociale qui a pour finalité le bien commun. Du fait de son ubiquité et de son immédiateté - comme expérience vécue universelle -, la compassion ouvre une voie pour sortir de la logique de Hobbes de la lutte de tous contre tous. Elle permet d'aller alors vers le projet collectif de vivre avec et pour les autres.

Ma thèse doctorale porte sur la manière par laquelle la compassion pourrait être mobilisée afin d’être à la fois le socle d’un dessein sociétal collectif et d’un vivre-ensemble solidaire, nourri des sensibilités morales de nos cultures, tout en trouvant sa source dans une interrogation de longue date sur la manière de traiter et de transcender la division et la négation d’une humanité partagée, deux phénomènes engendrés par la construction de l'altérité et d’identités essentialisées.

Je souhaite cependant réfléchir aux possibilités d’un discours permettant à la compassion de se rendre “éloquente” et de se déployer au sein des relations sociales. En quoi la compassion pourrait-elle être un moteur d’une “réhumanisation” de la politique? Les avancées en robotique notamment dans l’intelligence artificielle et du transhumanisme nous obligent aussi à repenser la place des émotions dans notre société et les fondements de notre humanité. La compassion serait-elle la garante de notre humanité, de notre sociabilité ?


La compassion est génératrice d'échanges, elle est fondatrice du "socle" humain. Mon travail est de lui donner, ou plutôt de lui rendre, toute la place qu'elle mérite au coeur même de notre société. J'espère que mon ambition et mon énergie seront à la hauteur de l’urgence que je perçois dans le fait de retrouver les valeurs de la solidarité, et dans le besoin de reconnaître nos failles et nos vulnérabilités. Je ne m’arrêterai qu’une fois au Panthéon !



Merci Zona, pour ce témoignage !

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