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couverture du livre

Introduction critique au bergsonisme

Bergson est un philosophe passionnant, qui nous aide à comprendre comment il faut poser les problèmes, mais peut-on le suivre jusqu’au bout ?

N’y a-t-il pas un risque à se laisser captiver par un discours aussi orienté vers des conclusions spiritualistes sans s’assurer que sa méthode est aussi rigoureuse qu’il le prétend ?



Pourquoi un nouveau livre sur Bergson alors qu’il en existe déjà tant ?

C’est assez simple. Depuis que j’enseigne la philosophie bergsonienne, j’ai acquis la conviction suivante : pour expliquer Bergson il ne suffit pas de raconter ce qu’il dit, il faut aussi décrire ce qu’il fait, il faut entrer dans son laboratoire.

Prenons un exemple : il se targue de s’appuyer le plus possible sur des données scientifiques, et on lui reconnaît bien souvent ce mérite, mais il arrive à écrire tout un livre sur la mémoire, dans lequel il est beaucoup question d’inconscient, sans consacrer un seul paragraphe aux expériences de suggestions post-hypnotiques qui défrayaient la chronique, comme si cela n’avait pas de rapport avec son sujet. On doit alors se demander pourquoi il n’en parle pas.

Et puis il y a les malentendus. Par exemple, on entend souvent dire que sa méthode est l’intuition, mais c’est en partie faux.

Certes, Bergson se réclame de l’intuition, qui est une connaissance intérieure grâce à laquelle il saisit la durée sans la déformer par un regard analytique, mais il utilise également ce qu’il appelle des « lignes de faits ».

Dans une édition scientifique de L’énergie spirituelle, une note signale que la première occurrence de cette expression à l’intérieur de son œuvre se trouve dans « La conscience et la vie », une conférence de 1911, mais, en réalité, Bergson l’utilise déjà dans un exposé de 1901 où il commente Matière et mémoire. Ce n’est pas anodin, cela montre que, dès son deuxième ouvrage, il avait compris les limites de l’intuition (il n’était pas encore fixé sur le choix de ce terme), et qu’il lui fallait recourir à un autre procédé. Mais alors tout ce qu’on a dit sur sa méthode est à revoir.

Peut-on critiquer un philosophe de cet acabit ?

Polémiquer ne m’intéresse pas. Mais on ne peut vraiment comprendre Bergson qu’en prenant certaines distances.

D’abord il y a des passages qui ont mal vieilli, par exemple lorsqu’il prétend que l’homme serait « le terme », « le but », et même « la raison d’être » de l’évolution. On a là un exemple de son affiliation au finalisme spiritualiste de la fin du XIXe siècle, qui était imperméable aux théories de l’émergence et même simplement à l’évolutionnisme darwinien. Comme je le montre, on peut suivre cette inspiration jusque chez Teilhard de Chardin, en passant par Edouard Le Roy, qui est un maillon important dans cette chaîne (il succède à Bergson au Collège de France).

Ensuite, il faut bien avoir à l’esprit que Bergson est spiritualiste et qu’il feint de ne pas connaître à l’avance les conclusions de ses enquêtes alors qu’il sait parfaitement où il veut nous entraîner.

Enfin il me semble que son programme échoua. Il voulait édifier une métaphysique positive sur la base d’une collaboration entre science et philosophie, mais cette collaboration ne s’est jamais concrétisée, sans doute pour de bonnes raisons.

En relisant les anti-bergsoniens comme Félix Le Dantec, Julien Benda, Roger-Etienne Lacombe, André Metz, Georges Politzer, je me suis rendu compte que beaucoup de leurs critiques étaient pertinentes, de sorte qu’on ne peut pas les négliger comme on l’a fait en considérant que le géant avait triomphé des nains qui le tarabustaient.

Mais ces critiques sont souvent prises dans un contexte qui a vieilli, il fallait donc refaire le travail, en évitant les vaines controverses, et en misant beaucoup plus sur un travail de philologie, qui étudie les sources, et de pédagogie, car ce livre est une introduction et il s’adresse à tous les lecteurs de Bergson, y compris aux lecteurs débutants.

Peut-on parler d’échec quand le bergsonisme a un tel succès ?

Il est vrai que Bergson a été, et demeure encore, un auteur à succès, après une période de purgatoire. François Azouvi a écrit un livre sur « la gloire de Bergson ».

En fait, il est un formidable inspirateur parce qu’il est un philosophe de la création. Ce qu’il dit de la création est d’ailleurs génial : la création, c’est une croissance interne, ce n’est pas un réarrangement. Gilles Deleuze s’en inspire en montrant qu’il existe des processus d’autodifférenciation par lesquels une réalité produit son propre changement qualitatif.

Mais tous ceux qui ont fait usage du bergsonisme, artistes, philosophes, et même savants (je pense au neurologue Raoul Mourgue) ont suivi une tendance de cette philosophie, sans s’arrêter à l’ambitieux projet qui était le sien.

Comme je l’explique en conclusion : Bergson part du principe que la philosophie a un objet en propre et il prétend faire de la philosophie une connaissance parallèle à la connaissance scientifique. Il a pensé qu’il pouvait explorer un domaine de l’être, y faire des découvertes, produire des connaissances à son sujet et les faire évoluer 1.

Or il me semble que plus personne ne se réclame d’un tel programme. Déjà à son époque, les philosophes avaient instauré un autre rapport à la science, un rapport de type réflexif.

Le succès de Bergson, qui est immense, repose presque sur un malentendu. Mais c’est ce qui le rend particulièrement intéressant, surtout pour un commentateur.

Que vient faire dans tout cela le spiritualisme de Bergson ?

Aujourd’hui Bergson est présent partout : dans les études décoloniales, en collapsologie, dans la philosophie des neurosciences, et bien sûr en politologie, puisqu’on lui doit cette opposition entre les sociétés closes et les sociétés ouvertes qui nous plongent en pleine actualité, avec l’Open Society de George Soros. Rares sont les philosophes qui, tel le regretté Jean-Louis Vieillard-Baron, assument son héritage spiritualiste. Or ce n’est pas une raison pour ne pas l’étudier, bien au contraire.

On découvre alors un Bergson qu’on pourrait presque qualifier d’ésotérique. Dans ce livre, je montre l’importance qu’il accorde aux phénomènes « métapsychiques » comme la télépathie, la télékinésie, sans parler des expériences de mort imminente, bien étudiées par mon collègue nancéien Renaud Evrard. Pour un philosophe qui prétendait que nos souvenirs purs subsistent indépendamment de tout substrat matériel, ces phénomènes étaient d’un grand intérêt. En 1913, il accepte la présidence de la Society for Psychical Research. Tout cela se retrouve dans sa production philosophique, par exemple lorsqu’il évoque la possibilité d’un « élargissement de la perception ».

Il soutient également une théorie assez étonnante sur les mystiques. Il voit en eux des vecteurs d’universalisme décloisonnant les sociétés par l’amour et impulsant un nouvel élan à l’humanité. Comme les héros moraux, ces individualités exceptionnelles prennent une dimension cosmique : Ils ne pouvaient surgir que dans un univers, et c’est pourquoi l’univers a surgi 2.

Pour en arriver là, Bergson a dû construire ce que j’appelle son « narratif », en isolant les faits mystiques de leur contexte et en tissant entre eux une continuité historique, voire métaphysique, aidé en cela par sa disciple anglaise Evelyn Underhill (1875-1941) qui avait écrit Mysticism (1911) et The Mystic Way (1914), tandis que les études sur les mystiques chrétiens d’Henri Delacroix (1873-1937), qu’on cite souvent mais qu’on lit peu, débouchaient sur des conclusions beaucoup plus prudentes.

Faut-il déboulonner Bergson ?

Non, il eut les honneurs de la République, et c’est très bien ainsi. Mais, en France, nous avons une fâcheuse tendance, surtout de nos jours, à idolâtrer les philosophes que nous considérons comme des classiques. C’est lié au fait qu’ils sont inscrits officiellement dans des programmes d’études qui sont censés former l’esprit public et qu’ils font partie de notre patrimoine immatériel.

Cependant, on ne peut pas imaginer l’activité philosophique sans esprit de discussion. En France, cet esprit de discussion tend à se perdre surtout pour les auteurs à la mode. Il y a des exceptions, comme le beau livre de Pascal Engel sur Michel Foucault.

On dit qu’il faut aller au bout d’un système, le comprendre de l’intérieur, avant de le critiquer. C’est tout à fait juste, mais souvent quand on s’engage dans ce travail on se heurte à des obstacles ; c’est pourquoi la critique et l’explication sont difficilement séparables. Cela me paraissait évident dans le cas de Bergson, après avoir enseigné sa philosophie pendant plusieurs années.

Auteur de l'article :

Laurent Fedi est maître de conférences en philosophie à l’Université de Strasbourg et membre du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine.

1 p.376
2 Les deux sources de la morale et de la religion, ch. 3, p. 273