photo de Jean-Baptiste Vuillerod

Qu’est-ce que la littérature ? Entre Sartre et Foucault


Une contribution de Jean-Baptiste Vuillerod

Une comparaison éclairante sur le rapport à la littérature de ces deux auteurs...


Thématique : Littérature


En 1948, Jean-Paul Sartre posait la question de la littérature en réponse à ses détracteurs. Qu’est-ce que la littérature ? s’ouvrait sur la nécessité, pour Sartre, de clarifier sa propre activité d’intellectuel engagé, à la fois philosophe et écrivain. Cette activité d’écrire, il fallait l’expliciter, puisque, apparemment, personne n’avait encore tiré cette affaire au clair. Et puisque les critiques me condamnent au nom de la littérature, sans jamais dire ce qu’ils entendent par là, la meilleure réponse à leur faire, c’est d’examiner l’art d’écrire, sans préjugés. Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Pour qui ? Au fait, il semble que personne ne se le soit jamais demandé .

Questionner la littérature sans préjugés, nous dit Sartre. Et pourtant, dans la forme même des questions se loge peut-être quelque présupposé : ce n’est pas l’écrit, c’est l’activité d’écrire qui est au cœur de l’analyse de Sartre ; ce n’est pas le texte en lui-même qui occupe l’interrogation, mais la finalité que poursuit son auteur (« pourquoi… ? ») et le lecteur auquel il s’adresse (« pour qui ? »). Par lui-même, le texte littéraire n’est pas central, ou plutôt, par un étrange paradoxe, il est ce autour de quoi tournent et communiquent l’écrivain et son lecteur, et pourtant ce sont ces derniers qui se retrouvent au centre, alors que l’écrit, lui, leur centre de gravité, se voit décentré.

Enjeu de polarité : qui ou quoi occupe le centre ? qui ou quoi parcourt la marge ?


Foucault, dans les années 1960, reposera la question de la littérature. Il inversera les pôles : l’écrit sera au centre, mais il s’agira d’un centre décentré, éclaté, fragmenté, privé de sens et de conscience ; l’écrivain et son lecteur ne seront plus que des fonctions conventionnelles que le texte littéraire tisse, éparpille et défait ; le texte, enfin, trouve sa consistance propre dans les ruptures, les transformations, les métamorphoses qu’il produit dans la langue et qui viennent perforer la conscience habituelle et quotidienne des hommes.

Entre Sartre et Foucault, quelque chose aura eu lieu dans la manière dont nous nous rapportons à la littérature. Cet événement a pour enjeu sa définition même, ce qu’il faut entendre par le terme « littérature », comme s’il marquait une brisure profonde dans ses usages et nous vouait à l’impératif de devoir choisir entre deux acceptations du terme. Mais de quelle nature est ce choix qui vient scinder en deux le XXe siècle et la nécessité d’écrire ?


Sartre et la littérature engagée


La littérature, chez Sartre, se déploie dans le domaine du sens. L’écrivain, écrit-il, c’est aux significations qu’il a affaire. Tout intérêt purement formel pour le langage s’en trouve par conséquent évacué. La poésie, au premier chef, n’est pas de la littérature au sens sartrien du terme. Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage. Or, comme c’est dans et par le langage conçu comme une certaine espèce d’instrument que s’opère la recherche de la vérité, il ne faut pas s’imaginer qu’ils visent à discerner le vrai ni à l’exposer. Ils ne songent pas non plus à nommer le monde et, par le fait, ils ne nomment rien du tout, car la nomination implique un perpétuel sacrifice du nom à l’objet nommé (…) . D’où l’on comprend, en creux, ce que Sartre nomme « sens » ou « signification » : un usage instrumental du langage, dans lequel celui-ci a pour fonction de désigner le monde, non pour le décrire, comme s’il suffisait de regarder pour voir, mais pour le dévoiler et le révéler en sa vérité. 

Si le monde a besoin d’être dévoilé, c’est parce qu’il masque son ignominie et sa part d’intolérable. Il a donc besoin d’être changé, transformé, dépassé. De sorte que l’écrivain doit être pensé comme celui qui, en disant la vérité, espère participer à la dénonciation et à la transformation révolutionnaire de l’état des choses. La littérature sera du côté de cet écrivain “engagé”, qui sait que la parole est action, qui sait que dévoiler c’est changer et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer .

Mais ce n’est pas pour lui-même que l’auteur dévoile le monde, c’est avant tout pour son lecteur et pour initier la possibilité d’une transformation commune du monde. Grâce à l’œuvre, l’écrivain rompt sa solitude et son solipsisme, il parvient à s’adresser à autrui. L’opération d’écrire implique celle de lire comme son corrélatif dialectique et ces deux actes connexes nécessitent deux agents distincts. C’est l’effort conjugué de l’auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu’est l’ouvrage de l’esprit. Il n’y a d’art que pour et par autrui . Le texte littéraire sera donc le moyen pour que les consciences de l’auteur et du lecteur communiquent entre elles et s’orientent vers un projet collectif.


Or cela n’est possible qu’entre des consciences libres : celle de l’auteur, qui s’extirpe de la domination généralisée du monde et de l’état d’aliénation pour dévoiler cette situation inique ; celle du lecteur, dont la liberté est appelée et suscitée par ce dévoilement, et qui doit porter le projet de transformation du monde jusqu’en ses conséquences pratiques. C’est une décision libre qu’ils prennent l’un et l’autre. Il s’établit alors un va-et-vient dialectique ; quand je lis, j’exige ; ce que je lis alors, si mes exigences sont remplies, m’incite à exiger de l’auteur qu’il exige davantage de moi-même. Et réciproquement l’exigence de l’auteur c’est que je porte au plus haut degré mes exigences. Ainsi ma liberté en se manifestant dévoile la liberté de l’autre .

La littérature, au sens où Sartre l’entend, désigne donc ce rapport entre des consciences libres qui, mises en relation par une œuvre qui fait sens et qui dévoile le sens, sont orientées par le projet commun d’une mise au jour de la vérité et d’une volonté collective de changer le monde. Elle s’enracine dans la totalité harmonieuse des libertés humaines  , grâce à laquelle la possibilité d’une maîtrise de l’humanité sur le cours de son existence devient de nouveau envisageable.


Foucault et la littérature affolée


C’est une toute autre conception de la littérature que l’on trouve chez Michel Foucault, quinze ou vingt ans plus tard. Il va s’agir désormais d’arracher la langue à son rapport d’usage et de penser ce qui advient au langage lui-même dans la littérature. L’expérience de la liberté et de la rupture événementielle avec l’ordre du monde reste présente au plus haut point, elle maintient toute son importance, mais il s’agit d’une expérience littéraire à part entière, qui se joue à l’intérieur du langage lui-même. De sorte que la différence et la césure se produisent dans le maniement des mots et des phrases, comme si l’écrit littéraire devenait l’espace dans lequel l’événement avait lieu, et non le medium par lequel se disaient les événements du monde.

Au sujet de Roger Laporte, Foucault écrit : L’écart, la distance, l’intermédiaire, la dispersion, la fracture, la différence ne sont pas les thèmes de la littérature d’aujourd’hui ; mais ce en quoi le langage maintenant nous est donné et vient jusqu’à nous : ce qui fait qu’il parle . La littérature désigne ainsi l’épreuve de la limite, de « l’impensé » : elle est la tentative qui, avec les mots de tous les jours, défait la quotidienneté et donne à voir ce qui n’est pas encore pensé ni même encore pensable ; elle est ce qui, avec les éléments du sens, abolit le régime des significations bien connues et nous ouvre à quelque chose qui, bien qu’inexprimable, s’en trouve comme pressenti. 


Dans le langage se vit donc l’expérience de l’effondrement de l’ancien monde et le premier regard, encore aveuglé, vers des possibilités nouvelles. Mais cette expérience se vit dans le langage, à même le langage. Dans un débat avec le groupe Tel quel, Foucault rejette toute compréhension psychologique et psychologisante de l’expérience, il mentionne un certain nombre d’épreuves limites comme celles de la raison, du rêve, de la veille, etc., et affirme que pour Sollers le langage est au contraire l’espace épais dans lequel et à l’intérieur duquel se font ces expériences. Comme s’il fallait penser une transgression intérieure au langage lui-même, l’expérimentation d’un bouleversement qui a lieu dans l’immanence de l’œuvre, et non dans un monde auquel elle renverrait par-delà elle-même. C’est quelque chose qui se produit dans l’économie même du langage, dans la manière de le faire fonctionner, et non dans la tête de l’écrivain ou dans la tête du lecteur. 

La frénésie et la compulsivité de l’écriture chez Sade, par exemple, doivent être comprises comme une aventure du langage poussé à sa limite, à la manière d’une exhaustion, et non comme un ensemble de descriptions ou de récits concernant le monde : tout ce qui a pu être, avant Sade et autour de lui, pensé, dit, pratiqué, désiré, honoré, bafoué, condamné, à propos de l’homme, de Dieu, de l’âme, du corps, du sexe, de la nature, du prêtre, de la femme, se trouve méticuleusement répété (de là ces énumérations sans fin dans l’ordre historique ou ethnographique, qui ne soutiennent pas le raisonnement de Sade, mais dessinent l’espace de sa raison) – répété, combiné, dissocié, renversé, puis renversé de nouveau, non pas vers une récompense dialectique, mais vers une exhaustion radicale. (…) L’objet exact du “sadisme”, ce n’est pas l’autre, ni son corps ni sa souveraineté : c’est tout ce qui a pu être dit .


Dans cette expérience de l’impensable, la conscience humaine perd pied, le sens s’effondre, les rapports habituels des signifiés et des signifiants, des signes et des choses du monde, disparaissent. Ce que Foucault nomme la pensée du dehors est précisément ce moment où l’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la dispersion du sujet . Il s’agit d’une expérience du langage comme pure structure de signes qui, en eux-mêmes, n’ont pas de sens et sont susceptibles d’une redistribution infinie. Langage qui n’est parlé par personne : tout sujet n’y dessine qu’un pli grammatical . C’est en ce sens qu’il peut dire que l’auteur et le lecteur, tout comme la référence, le monde, ne sont que des « fonctions » à l’intérieur du langage : il ne s’agit que de fixations fragiles et éphémères à l’intérieur d’un langage dont dépend notre pensée – un langage que la littérature affole et qui, dans cet affolement, fait vaciller la pensée qu’il soutient, à la manière dont le branle des fondations fait s’effondrer l’édifice.


La littérature comme problème


Entre Sartre et Foucault, un abîme – l’abîme dans lequel sombre le sens, le sujet humain, conscient et maître de lui-même. Ce n’est assurément pas un hasard si Sartre n’appréciait guère les grandes figures prônées par Foucault (Klossowski, Bataille, Blanchot, Artaud, Roussel, Laporte…). Il reprochait notamment à Bataille et à Blanchot de donner une image trop inhumaine et insensé de l’homme : Nous avons vu M. Blanchot recourir au fantastique pour nous présenter une image inhumaine de l’humanité. M. Bataille, obéissant à des motifs analogues, veut surprendre l’humain sans les hommes, comme Pierre Loti qui décrivait “l’Inde sans les Anglais” . À ses yeux, il ne pouvait s’agir que d’une « ruse », puisque l’homme ne peut complètement disparaître dans ses œuvres – et même d’une ruse dangereuse, si cela empêche l’homme de s’engager librement en faveur du monde. Autrement dit, pour Sartre, ni Bataille ni Blanchot n’appartiennent à la littérature. Ils en sont pourtant des figures tutélaires chez Foucault… 


C’est que, d’un philosophe à l’autre, la littérature n’a plus le même sens. Le vocable en devient équivoque, il est l’enjeu d’un combat sur sa définition même. D’une certaine manière, nous sommes sommés de choisir. La fracture entre les deux acceptions paraît trop profonde pour qu’un juste milieu puisse être trouvé et que l’on puisse biaiser la question de trancher entre l’une ou l’autre. Mais est-ce possible ? Peut-on choisir entre le sens et le non-sens, entre le dévoilement de la vérité du monde et le repliement du langage sur son propre être affolé, entre l’humain et l’inhumain, entre l’expérience limite, qui nous entraîne aux bordures de l’inconscience, et l’expérience consciente maîtresse d’elle-même ?

Sans doute le choix est-il envisageable, mais plutôt que de se jouer en fonction des auteurs et des œuvres, ne se joue-t-il pas à chaque phrase, à chaque mot, à chaque instant ? Et une œuvre, une phrase, un mot, ne peut-on les lire toujours sous deux biais – les deux faces de la littérature ? Tel texte de Sade, telle phrase de Sade, par exemple, cela nous renvoie-t-il au monde ou au langage lui-même ? Y perd-on le sens ou s’y retrouve-t-on ? La conscience humaine s’y trouve-t-elle portée à sa limite, ou domine-t-elle encore son domaine quotidien ? Il n’est pas sûr que l’on puisse si facilement en décider. Peut-être Sade est-il des deux côtés à la fois, sur la brèche exactement, de même qu’un Rembrandt peut aussi bien être inscrit dans son époque (régime classique de la représentation) que compris dans l’horizon annonciateur d’une peinture à venir (l’autonomisation des formes, des matières et des couleurs du XXe siècle).


La littérature est peut-être le nom d’un choix, toujours à recommencer, dans de nouveaux contextes, pour de nouveaux enjeux. La polémique entre Foucault et Sartre au sujet de sa définition même en fait un terme flottant, équivoque, tiraillé ; la littérature est pour nous un indécidable, dont il faut pourtant décider. Foucault y a vu l’annonce d’une nouvelle époque, le dépassement de l’humanisme et de la dialectique. Peut-être un jour – écrivait-il à propos de la transgression chez Bataille – apparaîtra-t-elle aussi décisive pour notre culture, aussi enfouie dans son sol que l’a été naguère, pour la pensée dialectique, l’expérience de la contradiction . Mais ce jour annoncé est par principe encore et toujours à venir, si bien que la décision est incessante. La question, pour nous, aujourd’hui, serait peut-être d’interroger la décision elle-même, la littérature comme choix, et non plus de prendre parti pour l’une des deux branches de l’alternative. Que serait la littérature comme problème, comme perspective problématique qui suscite, et sans cesse, la tâche infinie d’écrire – mais comment ?


Auteur de l'article :

Jean-Baptiste Vuillerod, professeur agrégé et docteur en philosophie, chargé de cours à l'Université Paris Nanterre