couverture du livre

Le Monde naturel comme problème philosophique


Une contribution de Pierre Souq

Voici une présentation de cet ouvrage majeur de Jan Patočka, dans lequel celui-ci interroge le concept de « monde naturel » (Lebenswelt)...


Auteur concerné : Jan Patočka




Introduction


Le Monde naturel comme problème philosophique correspond à la thèse d’habilitation de Jan Patočka publiée en 1936. D’inspiration husserlienne, puisqu’elle a été écrite en même temps que les conférences de Husserl, à Vienne et à Prague en 1935 (qui donneront la « Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale » publiée à titre posthume en 1954), le philosophe tchèque questionne la subjectivité de l’Homme à travers le concept de « monde naturel » (Lebenswelt). 


Dès son Introduction, Patočka inscrit l’esprit de l’Homme dans une dualité polémique. Selon lui, la crise spirituelle de l’Humanité européenne dans les années 30 manifeste deux conceptions antithétiques du monde. À la fois, l’Homme a le sentiment de vivre dans un monde naturel qui correspond au flux de son activité ordinaire, et en même temps, les sciences imposent la conception d’un monde objectif déterminé par des lois mathématiques. Selon le philosophe tchèque, c’est en montrant le caractère problématique de cette désunité qu’il est peut-être possible de sortir de la crise.


Au fil du texte...


Le Chapitre I consiste à poser le problème au sein de l’existence humaine. Fidèle à Husserl, cette existence s’insère dans la conscience humaine dont la tendance consiste à vouloir saisir le monde dans sa totalité. Ce besoin d’unité s’exprime d’abord avec le sentiment qu’il existe un monde unique au sein duquel le sujet agit. Ce monde est naturel dans le sens où le sujet ne questionne pas son origine et ses fondements ; son existence lui paraît évidente. Aussi, les sciences modernes, nous dit Patočka, bousculent cette conception en démontrant que ce monde est en fait déterminé par des lois naturelles et que l’Homme, donc, n’est pas libre de vivre dans ce monde. Au contraire, son existence est aliénée par un système positif de règles qui oriente son action. Cette commutation des conceptions du monde, ébranle alors, chez l’Homme, le sentiment qu’il a de vivre, pouvant le mener à une « abdication de soi ». 


Après avoir esquissé différentes théories visant à concilier ces deux conceptions du monde, le Chapitre II questionne l’essence de la subjectivité. Commençant par la philosophie de Descartes, passant par celles de Kant, Fichte, Schelling, et Hegel, et puis terminant avec celle d’Husserl, ce chapitre est une tentative d’histoire des idées qui vise à saisir ce qu’ « est » le sujet. Situant toujours la pensée au sein d’une forme de dualité, Patočka retient de ces philosophies la nécessité d’une démarche polémique qui fait de la conscience le lieu de conflits entre représentations. Dans ce sens, la phénoménologie lui semble intéressante car, au-delà de l’affirmation d’idées simplement théoriques, elle vise à les purifier de leurs intuitions empiriques, afin de remonter à leur essence. Dans ce sens, toute conception, et donc le monde lui-même, sont des idées constitutives de la conscience dont il faut démêler les déterminants subjectifs. 


Dans le Chapitre III, Patočka esquisse une réponse au problème de la crise, lequel s’insère dans l’idéalisme transcendantal. En effet, la crise repose sur des conflits qui se situent au sein de la subjectivité, plus particulièrement au sein de la conscience. Cependant, et le philosophe tchèque reviendra sur cet ancrage théorique dans la postface, le « monde naturel », qui est une conception du monde, est aussi le monde lui-même, c’est-à-dire un étant qui ne peut être réductible à la conscience puisqu’il la dépasse. Si le sujet se voit toujours pris dans une situation qui l’ébranle et occupe un monde qui lui paraît extérieur, non seulement il faut interroger la corporéité de l’Homme, qui est une ouverture sur le monde, mais aussi, l’existence de l’Homme, qui ne peut pas être réduite au fonctionnement seul de la conscience. 


Évitant donc les problèmes de l’existence et de la facticité du monde, pris par l’aura d’Husserl amplifiée par la situation politique des années 30, Patočka questionne au Chapitre IV les outils devant permettre d’opérer une réduction phénoménologique. Si la phénoménologie se donne pour but de revenir aux choses-elles mêmes, les vécus d’expérience, d’où elle part, relèvent du flux immédiat de l’activité ordinaire qui ne montre pas leur essence. Selon Patočka, bien que montrant a priori un phénomène de distanciation vis-à-vis du réel, le langage et la parole sont des activités donatrices de sens. En effet, non seulement les mots manifestent une intentionnalité subjective, mais ils permettent de communiquer un sens qui représente quelque chose du réel et réfléchissent les vécus d’expérience. En d’autres termes, si le langage et la parole sont des outils permettant de formaliser un sens, ce n’est pas tant en raison de leur structure lexicale ou sémantique, que de leur fond subjectif qui manifeste aussi la liberté de l’Homme. 


Conclusion


Si la brève conclusion du Monde naturel comme problème philosophique témoigne de l’urgence de la crise et de la situation de Patočka lui-même en 1936, elle fait clairement écho au projet phénoménologique de Husserl qui vise à fonder une méthode objective permettant de décrire au mieux les structures subjectives qui sont constitutives de sens. Portant les mêmes défauts, car encore trop éloignée de l’existence réelle de l’Homme, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un ouvrage polémique qui vise à combattre le positivisme des sciences européennes dans une période de crise où leur instrumentalisation nuit dangereusement à l’être humain.

La postface est alors très intéressante car elle est la « méditation de son auteur trente-trois ans après ». En 1970 donc, Patočka revient sur Le Monde naturel et critique sa naïveté et le manque de fond ontologique de son travail précédent. En effet, il ne peut exister un sens général pour une conception du monde car elle est toujours exprimée par l’existence d’un être humain. Dans ce sens, toute conception est intéressée et animée par une vie propre qui fait de son fond l’expression d’un rapport au monde singulier et pratique. Alors, ce qui importe, ce n’est pas tant la formalisation d’un sens objectif, que le langage ou la parole pourraient porter, mais le caractère problématique du monde dont le sens n’est jamais totalement constitué car il s’insère dans une dynamique existentielle.


Montrant ainsi une nouvelle histoire des idées, où Martin Heidegger figure, mais aussi Spinoza, Locke, Feuerbach, Mach, Avenarius, Brentano et Bergson, Patočka est beaucoup plus réaliste, voire même vitaliste car il insère toute conception dans une pensée de la vie dont l’existence est l’expression. Aussi, s’il maintient le problème de la formalisation des vécus d’expérience, il ne manifeste plus le langage ou la parole, mais les mouvements de l’existence même de l’Homme. Reprenant les modalités de l’ek-stase heideggérienne, c’est la recherche de la vérité comme dévoilement de l’être qui surgit, à travers les mouvements « d’ancrage », « de prolongement de soi », et « de percée ». Le problème du « monde naturel » (Lebenswelt) n’est donc plus celui des conceptions du monde, mais celui de la vérité qui n’est certainement pas scientifique, mais la manifestation de l’existence qui est en fait une « ouverture » sur le monde. 



Auteur de l'article :

Pierre Souq, agrégé de philosophie / doctorant Université Clermont-Auvergne (UCA), Laboratoire Philosophies & Rationalités (Phier) - En savoir +