livre de Claire Pagès


Hegel et Freud - Les intermittences du sens



Hegel et Freud... il est assez rare de voir ces deux noms accolés l'un à l'autre. On a plus l'habitude de s'intéresser à l'influence que Kant ou Schelling ont pu exercer sur le premier.
Pourtant, cette rencontre intellectuelle entre les deux grands hommes est riche d'enseignements...



Auteur étudié : Hegel


Deux penseurs en apparence très éloignés


Les liens entre Freud et Hegel ont été pour la première fois examinés par Jean Hyppolite, lors d’un séminaire de Lacan (1953-1954). Même si cette conférence a parfois été qualifiée de « délire interprétatif », elle a soulevé l’enthousiasme de nombreux chercheurs. Cette confrontation a en effet le mérite d’éclairer d’un jour nouveau ces deux doctrines. C’est cette direction que souhaite emprunter cet ouvrage.

Il faut donc examiner de près les pensées de ces deux auteurs, afin de saisir à la fois ce qui les oppose, mais aussi ce qui les relie et permet ainsi de les mettre en rapport.


Or on peut voir que la notion de négativité est centrale, pour Hegel et Freud.

Chez le premier, elle constitue le moteur de la dialectique, par laquelle on sort de l’être et du néant pur pour atteindre le réel en devenir.

Chez le second, elle définit le principe même du refoulement, par lequel on refuse et nie les représentations qui pourraient menacer notre santé mentale.

Ils sont donc unis par une même préoccupation : celle de prendre au sérieux le plus profondément possible le négatif, refuser de le considérer comme un effet de surface, un épiphénomène pour l’élever au rang de loi ou de structure 1.


Mais n’est-il pas artificiel de rapprocher ces deux pensées si distinctes autour d’une même notion ? Peut-on réellement chercher des points communs entre cette démonstration de la puissance de la pensée qu’est la philosophie hégélienne et cette analyse des impuissances de la conscience 2 que représente le freudisme ?


Travail du négatif et refoulement


Pour lever cette difficulté, l’auteure s’engage dans un patient travail des textes hégéliens et freudiens.

Elle s’intéresse tout d’abord à cette célèbre notion hégélienne : le « travail du négatif ».

La négativité apparaît comme nécessaire pour quatre raisons :
- Elle permet à l’absolu d’être sujet, et non simplement substance
- C’est en se limitant (en s’opposant négativement à ce qui n’est pas lui) que tout être fini trouve son identité
- L’immédiat n’est pas le vrai et c’est par le négatif qu’on le dépasse
- L’esprit n’est pas existence immobile, mais est activité et liberté, deux caractères qui se fondent sur le négatif.


Chez Freud, on est confronté à un obstacle : selon lui, le rêve ignore la négation, l’opposition et la contradiction 3. En effet les processus psychiques primordiaux ne sont pas de l’ordre du jugement et donc ignorent le symbole de négation 4. De plus, cette négation privilégiée qu’est la mort échappe à l’inconscient. On sait que pour lui, nul ne croit à sa propre mort : c’est quelque chose d’in-représentable, d’inaccessible à l’inconscient.

Mais Claire Pagès fait remarquer que le rêve peut utiliser la négation de façon détournée, comme l’interruption ou le détournement d’une action entreprise ; d’autre part, on peut expérimenter la pulsion de mort ou l’angoisse de mort. Certes, l’inconscient ne connaît pas la négation au sens logique, celle que l’on retrouve dans un jugement, mais en connait une autre forme, le refoulement : chez Freud, toutes les formes de travail du négatif ont ceci de commun qu’en elles un acte de négation est utilisé par la psyché comme moyen de parer un danger 5.

Ainsi, l’auteure va essayer de montrer que la pensée freudienne peut bel et bien, si l’on rassemble ensemble certaines réflexions éparses et hétérogènes, être considérée comme une théorie de la négativité psychique 6.


Penser le non-sens


On le voit : il y a un lien fondamental entre les pensées de Hegel et de Freud, qui s’articule autour de la notion de négativité.

Il est intéressant de comparer négativité dialectique et négativité psychique : leur opposition fait ressortir le sens profond de ces deux doctrines. Si l’une est puissance de résolution des contradictions, instrument d’une solution solide et durable, l’autre apparaît comme un produit des compromis dans le conflit entre le ça, le moi et le surmoi, ne pouvant aboutir qu’à une solution temporaire et précaire 7.


Ce n’est pourtant là que le premier moment de cette réflexion, dont l’objet propre est de penser les intermittences du sens, ces moments où le sens bascule, de manière parfois fugace, dans son contraire, le non-sens. Il s’agit de montrer que la négativité […] peut être réinterprétée comme une pensée des intermittences du sens 8.

Une recherche passionnante, qui va solliciter Heidegger, Ricoeur, Derrida, Bataille, Lyotard, Kierkegaard… et qui interroge ce qui vient se loger au cœur du « sens plein », tel un ver dans le fruit : le non-sens, à travers les trois figures de la dysfonction, de la différence et de l’automatisme.

Une démonstration brillante, d’une grande érudition, que nous ne pouvons que vous recommander…


1Chap. II, 1
2Introduction
3Chap.I, 2
4Ibid.
5Chap. I, 3
6Introduction
7Chap. I, 4
8Introduction