couverture du livre

Hobbes philosophe redoutable ? Des Amazones et des hommes, ou le contrat selon Hobbes 1



Qu'est-ce qui a amené Hobbes à s'intéresser au célèbre mythe grec des Amazones ?

Quelle influence celui-ci exerce-t-il sur sa philosophie politique ?


Auteur : Hobbes


En France, tout se passait comme si le grand philosophe anglais était un philosophe mineur et qui plus est non actualisé alors que continuait de circuler plus ou moins confusément la représentation de "l’horrible Monsieur Hobbes" adepte d’un absolutisme, d’un monarchisme absolu, penseur pour le pouvoir et flanqué d’une anthropologie épouvantable. Un portrait en creux du Philosophe visait à contrarier cette représentation et à réévaluer une pensée qui faisait place à ce que d’autres écartaient par négligence et contents de leurs certitudes absolues. La question philosophique des Amazones, au cœur de ce livre, infirmait justement cette lecture d’opinion plutôt que de réflexion ou de questionnement.

Thématique : contrat, convention et nature, hommes et femmes.


« Redoutable »


Le choix de cet adjectif visait à montrer, par l’analyse du texte hobbesien sur un point particulier non aperçu (un mythe!), qu’on n’avait pas mesuré la portée de cette philosophie, qu’on avait sous-estimé la perspicacité d’un Thomas Hobbes innovateur en dépit des lectures arrogantes ou sèches, réductrices de la philosophie de cet exilé dont on simplifiait allégrement le système de pensée, que ce soit au plan politique (il était "droitisé", étiqueté entre autres comme monarchiste dans une France évidemment républicaine) ou au plan métaphysique (vu comme un matérialiste pur et dur).

L’analyse du cas amazonien par la lecture philosophique du texte grec, cas que Hobbes était un des rares à prendre au sérieux, allait le montrer : le cas des Amazones comme cas d’école, école de la vie et non d’une philosophie en chambre ou de cabinet, sorte d’épreuve théorico-pratique dont l’enjeu concerne le rapport hommes-femmes ou rapports de sexe au sens étroit (sexuel) aussi bien qu’au sens large (politique, vie dans la cité) sans qu’il fût nécessaire d’abonder dans le champ déjà bien établi des gender studies.


« Des Amazones et des hommes, ou le contrat selon Hobbes »


Un bref résumé du mythe grec 2 rappelle qu’il s’agit de femmes non dociles, indépendantes, etc., qui font figure de minorité politique. Or, Hobbes implique et met à jour – il suffit de dégager les prémisses de son système de pensée et d’en montrer le sens par sa conclusion, les fondements sur lesquels notre société repose idéalement ou selon un imaginaire collectif non interrogé – un contrat ou la base d’un (pseudo) accord dont les conditions ne sont pas honnêtes pour tous 3 : les hommes se sont légalement (non légitimement) octroyé le droit de s’approprier – mais le cas amazonien est un cas de résistance, tout comme la réalité biologique – cette donnée naturelle qu’est la reproduction c’est-à-dire le pouvoir (des femmes) de donner la vie en la réglementant ou en la contrôlant.

La thèse du livre est la suivante : la guerre que les hommes font aux femmes, détentrices du pouvoir naturel – originaire – ou plutôt de la puissance de donner la vie, ne leur attirera que des ennuis. Si (pour reprendre une des thèses hobbesiennes) penser c’est calculer, alors ce calcul-là est un mauvais calcul. Pourtant, la philosophie de Hobbes ouvre une brèche dans ce contrat passé – sinon mythique mais en tout cas archétypal ou fondateur, régulateur ou organisateur du pacte tacite qui est à l’origine de la société – entre les hommes et le reste des femmes (consentantes). Cette espèce de deal imaginaire à double titre (fictif et complaisant ou illusoire en ce qu’il ne tiendra pas) peut ainsi être perçu comme une pierre fondatrice et une fondation extrêmement fragile, en même temps que cette brèche est philosophiquement synonyme d’ouverture à un champ de la réflexion (inédit alors) pour une renégociation d’un tel pacte (contrat sexuel, contrat politique).


Un pouvoir qui échappe. Un droit qui flanche ?


À l’appui de cette thèse, parallèlement à l’analyse du cas amazonien (comment un cas peut renverser un système de pensée ou une vue établie et remobiliser la pensée en son exercice même), sont traitées deux prémisses importantes de la philosophie humaniste de Hobbes : l’égalité des sexes, les Amazones sont des femmes et des mères. Un bref rappel aussi de points anthropologiques (par exemple le sentiment ou "passion" de la peur) aide à comprendre la mauvaise lecture qu’on en a fait, comment certains énoncés philosophiques de la modernité critique lui donnent malgré tout raison.

Une guerre des sexes ainsi non terminée, reconduction à un état de nature auquel chacun(e) veut échapper, rend le contractualisme tel que la philosophie le désigne comme une impasse. Non qu’il faille abandonner une théorie du contrat, mais Hobbes donne finalement les moyens conceptuels de sortir d’une impasse inévitable alors même que les contractants (hommes et femmes) ne gagnent pas grand-chose et que les rédacteurs du contrat (les hommes) pensaient échapper à une incertitude de fait (la paternité).


Les Amazones : Deleuze avec Guattari, après Hobbes


Ce qui était chez Hobbes le cas amazonien, cas d’école, en est aussi un chez Deleuze et Guattari – comme le serait un précédent selon la conception deleuzienne du droit (et non de la loi) qui rejette tout héritage contractualiste ou légaliste – mais pour en faire cette fois un vecteur de pensée politique en regard d’une figure de la minorité c’est-à-dire d’une philosophie du devenir et non de l’histoire (du reste, les Amazones relèvent du mythe), sachant que tout devenir est celui d’une minorité : devenir-femme, devenir-enfant, etc. Devenir, autant dire un cas qui – comme tel, en tant que cas – renverse ou reconfigure le donné, le territoire, réorganise les flux ; dans l’ordre politique, celui de l’État – la machine d’État, l’État machinique –, à quoi s’oppose la machine de guerre selon les vues et termes de L’Anti-Œdipe et des Mille Plateaux.

Sauf que c’est une part de l’héritage hobbesien, une part remarquable mais diffuse semble-t-il, qu’on (re)trouve d’ailleurs discrète chez Gilles Deleuze dans son Abécédaire. Le contexte socio-politique français – le post-68 – empêche sans doute que le nom du grand philosophe anglais soit prononcé (encore malfamé, une sorte de "tout sauf Hobbes"), mais certaines de ses prémisses – et étrangement pas les plus rassurantes – affleurent dans la discussion avec Claire Parnet sur la question de l’amitié (on est trahi par ses amis ou c’est d’eux dont il faut le plus se méfier, explique-t-il, ce que ne dit pas le philosophe anglais et ce qui est pire que ce que ce dernier avançait, une méfiance plus hobbesienne que celle de Hobbes) ainsi que sur celle du voisinage – le concept hobbesien de neighbourhood (à qui ouvrir sa porte?) comme si elles étaient liées – : je me méfie de mes amis comme de mes voisins. À croire que la lecture partielle du texte hobbesien (une lecture en porte-à-faux) s’explique par sa réputation d’appartenir à un "héritage de droite" sous l’espèce par exemple d’une idéologie sécuritaire. Pourtant, le cas de figure amazonien est traité sérieusement chez le philosophe anglais aussi bien que chez le philosophe français ; c’est bien une brèche – celle de Mai – qui s’ouvre une nouvelle fois avec la question amazonienne comme si toutes ses implications n’avaient pas été tirées.

Tout ce qui touche à la question de l’égalité des sexes, sans doute réglée ou en passe de l’être selon l’esprit du texte deleuzo-guattarien, n’est pas évoqué dans le texte de Deleuze et de Guattari où la figure des Amazones est récurrente (peut-être parce qu’elle est une figure du collectif, même s’il y a quelques occurrences exceptionnelles dans le texte deleuzien ou cette figure est celle d’une reine amazonienne). C’est que cette figure exprime plus, davantage : un état de la société, un autre rapport à l’État 4, une recomposition des flux qui traverse les corps, une reconfiguration du système, du système quand il fuit et qui fuit.

Aussi, tout se passe comme s’il y avait un héritage de la question amazonienne comme d’une question philosophique fondamentale qui est posée à un autre niveau ou qui est relancée, telle la fameuse flèche (Deleuze en parle comme d’une image héritée de Nietzsche) qu’un jour quelqu’un attrape pour faire avancer la pensée à un temps t de son histoire c’est-à-dire pour la réorienter.


Hobbes, Deleuze & Guattari :


Considérons la riche lecture qu’Eugen W. Holland, philosophe américain contemporain et spécialiste de Gilles Deleuze, fait de L’Anti-Œdipe ; une curieuse mais intéressante, significative, analyse recourt à une image asexuée de la reproduction qui n’est pas sans évoquer le texte de Hobbes, reproduction qui est justement l’enjeu politique que pose la figure amazonienne dans le texte hobbesien 5 , celui d’un partage : Même à ce niveau qui présuppose encore la validité d’une distinction globale entre ‘male’ et ‘femelle’, l’identité sexuelle en sa binarité a explosé (mushroomed) en une multiplicité 5. On peut en effet trouver ce verbe dans le texte hobbesien à propos de l’état de nature c’est-à-dire comme moment (condition, état, situation) où les individus sont éparpillés, moment d’indifférenciation qui correspond à ce mode de la reproduction comme celui de la division selon le paradigme mycologique – et non celui de l’union – qui relève d’une organisation ou d’un plan non-humain, anté-humain : Considérons […] les hommes comme s’ils ne faisaient que de sortir de la terre, et tout d’un coup, comme des champignons, deviennent mûrs… 6.

Dans l’absolu, commente Holland, il n’y a pas tout à fait deux sexes mais seulement deux directions ou orientations sexuelles. L’auteur de Leviathan n’était certainement pas un philosophe de la différence, du moins une différence entendue comme essentialisée ou discriminante (quelle que soit cette discrimination, positive ou négative) ; le Souverain (Sovereign) de Hobbes peut aussi bien être un homme qu’une femme (prémisse de l’égalité des sexes). Citons alors Antonio Negri lisant à haute voix Pierre-Félix Guattari : La rhizomatique renvoie à un monde hobbesien – dans lequel, toutefois, ce ne sont pas les individus propriétaires mais (de manière spinoziste) les singularités productives, désirantes, individuelles ou collectives, qui sont les protagonistes7. Pourquoi donc Hobbes n’est-il pas explicitement pris en compte par Deleuze sans même parler du cas des Amazones que le philosophe anglais a précisément traité même si c’est sous un autre angle ?


L’État et la question des Amazones après Hobbes :


C’est bien le travail avec Guattari, et notamment dans les Mille Plateaux où l’on trouve des pages consacrées au philosophe de l’État, non du Commonwealth, qui fait avancer la réflexion et progresser la pensée : Hobbes a bien vu que l’Etat était contre la guerre, la guerre est contre l’État, et le rend impossible. On n’en conclut pas que la guerre soit un état de nature, mais au contraire qu’elle est le mode d’un état social qui conjure et empêche l’État 8.

C’est justement une critique de l’État – en tant qu’appareil, l’État comme stratum, une machine binaire (à binariser), l’État et ses sujets, l’État comme répression des désirs, et la fiction de l’État comme l’État de droit – qui fait que Deleuze et Guattari se détournent de la voie politique prise par la philosophie hobbesienne. Hobbes ou les Amazones et l’état de nature : un contrat (passé entre elles et les hommes) avant le Contrat (un marché de dupes en quelque sorte, la fiction – pour Deleuze, pour Lyotard9 aussi et d’autres – du contractualisme), un contrat passé entre les hommes ou à leur seul bénéfice ; c’est du reste bien ce que sous-entend le texte hobbesien.

Deleuze-Guattari ou les Amazones et l’État : c’est un événement qui se produit, engageant un renouveau et un à-venir. S’agit-il d’une renégociation du contrat? Non en termes d’une politique considérée comme un état de fait ou comme une donnée, un en l’état ; il s’agit de Pourparlers (et les Amazones font aussi la guerre) selon le titre d’un des livres écrits par les deux amis. Alors que les guerrières et mères semblaient figurer chez Hobbes une figure du passé (mais la brèche ouverte par la philosophie hobbesienne l’infirme), elles figurent cette fois une figure de l’avenir comme une question posée à, comme un problème incontournable. comme une mise en question (ou en demeure) : une brèche qui, alors ou cette fois, ne se refermerait pas (contrairement à ce qui se passe avec Hobbes, si on dégage tous les implicites du texte deleuzo-guattarien).


Un devenir :


Les Amazones, finalement, évoquent toujours un différend, plus qu’un désaccord : un autre plateau, un autre positionnement, un autre plan (d’immanence) où penser, créer : soit une solution politique inédite et, partant, un devenir – mineur par définition.

Le cas amazonien pourrait alors faire figure de cas, pour reprendre un point fondamental de la philosophie deleuzienne, de jurisprudence c’est-à-dire, au fond, signifier une figure de révolution au sens d’un changement radical de point de vue au plan politique avec toutes les strates – territorialisations et reterritorialisations – que cela comporte au regard du vieil arsenal dont dispose l’État qui, de toute façon, fuit de toutes parts.



Auteure de l'article :

Cécile Voisset, écrivaine et traductrice, auteure d'Identitary order, Lambert Academic Publishing, December 2017.



1 Cécile Voisset-Veysseyre, Hobbes philosophe redoutable ? Des Amazones et des hommes ou le contrat selon Hobbes, Paris : L’Harmattan, Coll. "Ouverture philosophique", 2008, 104p.
2 La publication de ce petit livre s’inscrit, avec deux qui suivent (Les Amazones font la guerre, L’Harmattan, 2009, et Des Amazones et des femmes, L’Harmattan, 2010), dans une réflexion ayant conduit à un travail de recherche sur le mythe grec des Guerrières ennemies des hommes et abouti à une soutenance de thèse à Paris VIII en 2007.
3 Un entretien avec Ph. Zibung (Radio Suisse Romande, Les temps qui courent, 11 mars 2009 : « Des Amazones pacifiques ou Hobbes du côté des mères ») le montre, le dialogue permettant davantage cette explicitation du traitement hobbesien du cas amazonien, cas encore cauchemardesque pour certains. 4 F. GUATTARI, Les années d’hiver (1980-1985), Bernard Barrault, 1986, p. 69. « L’État n’est pas un monstre extérieur qu’il faut fuir ou dompter. Il est partout, à commencer en nous-mêmes, à la racine de notre inconscient.» Guattari, comme souvent et contrairement à Deleuze, dit ce que ce dernier ne dit pas ; en l’occurrence, il mentionne Hobbes (p. 184-185) à propos de ce qu’il appelle « l’utopie de l’absence du pouvoir ».
5 E. W. HOLLAND, Deleuze and Guattari’s Anti-OEdipus. Introduction to Schizoanalysis, London & New York : Routledge, 1999, p. 43. La reproduction des champignons ignore le bricolage de la reproduction c’est-à-dire la machine à faire de différence ou du différent ; elle dit le Un et non le Deux.
6 Th. HOBBES, Philosophical Rudiments Concerning Government and Society, in EW, II, Edited by Molesworth, London : Routledge/Thoemmes Press, 1997, p. 109.
7 A. NEGRI, “Sur Mille Plateaux”, in Chimères, Automne 1992, n°17, pp. 82-83.
8 G. DELEUZE & F. GUATTARI, Mille Plateaux, p. 442.
9 Citation tirée de Le différend, mise en exergue en conclusion de Hobbes philosophe redoutable ? : « Un contrat mythique ».