couverture du livre

Sur le Banquet, la philosophie politique de Platon



Comment comprendre et situer cet ouvrage consacré à Eros ? Comment interpréter ce portrait précis et intime qui nous est donné de Socrate ?

Ce cours prononcé en automne 1959 à l’Université de Chicago nous présente une interprétation rigoureuse du Banquet de Platon, à travers une lecture méticuleuse de chaque discours sur Eros. Strauss réussit à saisir et à expliquer la signification et la place du Banquet dans le corpus platonicien, en insistant notamment sur le caractère politique de l’œuvre et sur l’aspect tragi-comique du dialogue.

Auteur : Platon


Quand le politique et le théologique se rejoignent


Strauss l’explique dès le début de son cours, le Banquet de Platon est le seul ouvrage à être consacré à un dieu. Cependant Socrate est celui qui nie la divinité de cet être. Le Banquet exprimerait alors l’opinion de Platon sur la profanation des mystères dans lesquelles Alcibiade serait impliqué. En effet, Socrate montre par sa porte-parole Diotime, qu’Eros n’est pas un dieu.

Comme si se jouait ici un nouveau procès, les convives deviennent les juges de Socrate qui sera plus tard accusé de corrompre la jeunesse. Mais tout ce qu’ils peuvent constater, c’est l’extrême modération de Socrate. Si Alcibiade constituait la preuve que Socrate avait échoué dans son entreprise de former de nouveaux législateurs, grâce au Banquet, Platon s’attaque à ce préjugé qui frappe celui qui était son maître.

Alors nous comprenons également le lien ludique avec la profanation des mystères en 416 ou 415. C’est la chose la plus grave, la plus dangereuse, la profanation des mystères des dieux. Telle est, je pense, la présentation traditionnelle de ce dont traite le Banquet 1.


Il faut rappeler qu’Alcibiade était à cette époque un grand homme politique, et il est ici forcé à reconsidérer la vulgarité de son existence, par la simple fréquentation de Socrate. Le désir qu’il éprouve pour Socrate lui montre la vanité de sa conduite. En éveillant ainsi la conscience d’Alcibiade, c’est aussi dans le projet d’en faire un meilleur homme politique. Socrate est donc celui qui, contrairement à Périclès, parvient au moins à bousculer la conscience d’Alcibiade. Devant ce savoir caché, ce trésor, que Socrate possède, Alcibiade ne peut que prendre conscience de sa propre ignorance.


Une lutte entre la philosophie et la poésie


Strauss met également en lumière la confrontation qu’il peut y avoir entre poésie et philosophie dans le Banquet. L’ouvrage contient selon lui une réponse à Aristophane qui a tourné en ridicule Socrate dans les Grenouilles. Dans le Banquet, le juge de ce concours, Dyonisos, ou plutôt ici Alcibiade, tranche alors en faveur de Socrate.

Nous avons un concours, comme on le verra, entre un poète tragique, un poète comique et Socrate 2.


Au terme du Banquet, seules trois personnes tiennent encore bon : Socrate, qui symbolise la Philosophie, Aristophane qui symbolise la Comédie et Agathon, la Tragédie. Socrate leur démontre que leur art est un art incomplet car ils ne sont pas capables de faire à la fois des tragédies et des comédies. Il faudrait qu’un même homme soit capable de représenter l’âme humaine aussi bien dans sa grandeur que dans sa petitesse et son caractère parfois ridicule. N’est-ce pas ce que parvient justement à faire Platon à travers le discours d’Alcibiade, qui nous fait passer du comique sans vérité à un comique de vérité, car malgré son entrée en scène bouffonne, son éloge se veut véridique.


Une érotique philosophique


On pourrait penser que les désirs de Socrate envers la beauté des jeunes hommes entrent en contradiction avec sa philosophie, mais l’analyse de Strauss nous permet de mieux comprendre la dialectique platonicienne et plus précisément la pédagogie socratique. L’indifférence de Socrate envers Alcibiade constitue en fait un enjeu pédagogique cohérent. Sa philosophie est érotique, et Strauss le montre parfaitement. Le conflit entre raison et désir n’existe pas, car derrière chaque pensée, il y a du désir. La situation entre les deux personnages est confuse :

Qui est l’amoureux, Socrate ou Alcibiade ? Socrate dit qu’il est tombé amoureux d’Alcibiade, mais Alcibiade est jaloux de Socrate 3.


Alcibiade est poussé à renverser les rôles et à jouer celui de l'amoureux, puisque c’est Socrate qui possède ce dont Alcibiade manque. Strauss établit le parallèle entre les six étapes que suit Alcibiade pour coucher avec Socrate et les six niveaux de la quête érotique selon Diotime.

Alcibiade accompagné; Alcibiade seul; l'entraînement, c'est-à-dire être nus ensemble; l'invitation à dîner refusée; un dîner sans résultat; et sixièmement - il me faut parler crûment - coucher ensemble. 4


Mais le trésor que possède Socrate ne peut pas être possédé, puisqu’il correspond à ce désir mieux orienté qui est en Socrate. Socrate est manque, de même que l’amour est manque, et il est le seul à faire porter son désir vers un objet plus grand, vers un au-delà.


Conclusion


Cet ouvrage nous donne accès à un cours très riche dont l’analyse méticuleuse de chaque discours nous permet de mieux comprendre le sens du Banquet. Il donne à voir la méthode pédagogique d’exception de Strauss grâce à ses analyses subtiles mais aussi à ses réponses aux questionnements des étudiants. Il nous permet également d’appréhender le génie de l’ensemble de l’œuvre platonicienne et sa complexité.

[...] on ne peut pas penser avoir totalement compris un dialogue quelconque de Platon si l’on n’a pas compris tous les dialogues. [...] Le dialogue platonicien imite l’énigme de la réalité. On a l’habitude de parler de l’art comme imitation, et c’est là un mot très profond. Cela signifie l’imitation de l’énigme de la réalité, et cette énigme, Platon l’imite en écrivant de nombreux dialogues, chacun apportant une certaine formulation d’une partie. 5


Auteur de l'article :

Caroline Magnard est titulaire d'un master de philosophie à Paris I (Ethires : Ethique appliquée. Responsabilité environnementale et sociale)


1 Remarques introductives, p.28
2 Le cadre, p.39
3 Alcibiade, p. 293
4 Ibid., p.307
5 Ibid, p.323 et 324