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couverture du livre

Jean-Jacques Rousseau. La politique face à l’histoire



Quel sens donner à l’action politique en période de déclin ?

La philosophie rousseauiste de l’histoire et de la politique nous offre des ressources à ce sujet.


Penser l’action à l’âge du déclin

Ce livre explore les rapports entre histoire et politique dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau.

Cette pensée est singulièrement d’actualité à une époque où les théories du progrès historique suscitent le scepticisme. Nous savons que les nouvelles techniques peuvent entraîner une réduction des libertés, que l’économie de marché ne favorise pas nécessairement la paix et la démocratie, que les démocraties apparemment les mieux enracinées peuvent basculer dans de spectaculaires régressions.

Dans cette optique, la question de l’action politique ne concerne pas les moyens d’accélérer un progrès supposé inscrit dans la logique de l’histoire. Des progrès sont toujours possibles, mais face à la perspective du déclin il faut se poser la question : « que faire ? »

La philosophie de Rousseau nous offre des ressources à cet égard. On sait que Rousseau fait la critique des sociétés de son temps. Pour lui, le progrès des « arts et des sciences » va de pair avec des inégalités croissantes et l’affaiblissement des vertus de courage, de solidarité, de probité. Partout la loi sert les intérêts des riches et des puissants. Partout les gouvernants tendent à usurper la souveraineté qui revient de droit au peuple.

Le projet de ce livre est d’examiner comment Rousseau envisage d’affronter de telles régressions.


Trois possibilités apparaissent dans ce contexte : soit stopper le déclin, soit le ralentir, soit « remonter la pente » si des circonstances favorables s’y prêtent. Or, Rousseau a exploré ces trois voies en distinguant différents types de situation. Pour le montrer, je pars de l’idée que la pensée politique de Rousseau comprend une réflexion sur l’action politique. Elle ne consiste pas simplement à définir des normes idéales – le contrat social, la souveraineté populaire, etc. – et à faire la critique de la « mauvaise réalité » où ces normes ne sont jamais respectées.

Sur ce point, le livre va à l’encontre des interprétations qui voient dans Rousseau un penseur dont la théorie politique exprime seulement la révolte et l’indignation à l’égard de son temps. Car Rousseau s’est bien posé la question « que faire ? » dans les cas de Genève, de la Corse et de la Pologne. Mais surtout, il a conçu la publication de livres comme un moyen d’agir, en éveillant ou en réanimant dans le public l’aspiration à la liberté.

En un mot, sa philosophie politique est complète, au sens où une philosophie politique est complète quand elle comporte : a) un volet normatif, b) un volet critique, c) une théorie de l’action.

Trois principes de lecture du corpus

Je pars du principe qu’il faut chercher dans les textes de Rousseau une pensée de l’action qui inclut une réflexion sur la publication de livres et leur réception dans le public.

Il faut examiner comment Rousseau pense en écrivant des livres, comment sa pratique de l’argumentation repose sur une façon spécifique de s’adresser au lecteur.

Pour Rousseau, le sens du livre est dans l’usage que le lecteur est appelé à en faire. Mais de ce fait, il faut aussi examiner l’usage qu’il fait de ses propres livres quand il répond à ses interlocuteurs genevois, corses ou polonais.


Cependant, mon travail met en œuvre deux autres principes de lecture.

Mon deuxième principe est que la théorie de l’histoire de Rousseau est indissociable de sa conception du récit historique. C’est une des raisons pour lesquelles son œuvre est fondamentalement contemporaine. Cette conception n’est pas exposée dans un texte unique ; elle apparaît dans des passages dispersés dans les textes : les deux premiers Discours, Émile, la Lettre à Christophe de Beaumont, etc. Dans Émile, il s’agit en particulier des textes consacrés à la place de l’histoire dans l’éducation.

Sur ce point, l’interprétation que je propose va à l’encontre de l’idée que les thèses de Rousseau sur l’usage des livres d’histoire n’ont qu’un intérêt limité, au motif qu’il y est simplement question de pédagogie et que Rousseau y reprend les opinions courantes de son temps.

En réalité, il faut tenir compte des textes où il fait la distinction entre événements et processus, entre expliquer et déduire, où il réfléchit sur la valeur des témoignages, etc. Pour Rousseau, par exemple, il n’y a de faits qu’attestés par des témoignages. Cette thèse éclaire la déclaration du Discours sur l’inégalité sur la nécessité d’« écarter tous les faits » quand on parle de l’état de nature.

Par ailleurs, la théorie rousseauiste de l’histoire est « généalogique » au sens strict du terme qui désigne une histoire plurielle, avec des ramifications et une évolution en arborescence. Cette approche généalogique – en un sens plus radical que chez Foucault – éclaire la manière dont Rousseau thématise les limites du récit historique : l’impossibilité de raconter simultanément toutes les branches de la généalogie, les lacunes du récit dues à l’absence de traces, etc.


Enfin, le troisième principe de lecture est que Rousseau est un penseur de l’ambivalence.

Ce principe conduit à renouveler la perspective sur les « contradictions » de Rousseau. On sait que ses textes sont souvent difficiles à accorder. Les versions de l’histoire humaine exposées dans le Discours sur l’inégalité et l’Essai sur l’origine des langues, par exemple, ne sont pas les mêmes. Ici, l’idée directrice est que la pensée de Rousseau s’attache à l’ambivalence du réel et qu’elle exprime cette ambivalence dans des textes d’orientations divergentes. La cohérence de cette pensée n’apparaît pas en dépit de la disparité des textes, mais par le biais de cette disparité.

Cette pensée de l’ambivalence s’exprime d’ailleurs au sein des textes eux-mêmes. Par exemple, l’étude des procédés textuels du Discours sur l’inégalité montre que le pur état de nature est à la fois intemporel et temporel. Il doit être intemporel pour qu’on puisse en tirer des enseignements sur la condition humaine ; il doit être temporel pour servir de point de départ à l’histoire du genre humain.

L’action en contexte

Ces trois principes de lecture des textes de Rousseau mettent en évidence la modernité de sa conception de l’histoire et de l’action politique face à cette histoire.

S’agissant de l’action, Rousseau envisage différents cas de figure : fonder une république dans le cas de la Corse ; revenir à la forme républicaine du gouvernement dans celui de Genève ; républicaniser une monarchie dans celui de la Pologne.

Dans les trois cas, l’action est guidée par l’idée de république. On voit alors comment Rousseau fait usage de sa propre théorie du contrat social, tout en l’adaptant et en la complétant.

Cependant, la question se pose de savoir s’il en reste à ces trois cas. Rousseau envisage-t-il des possibilités d’amélioration dans le cas de monarchies comme la France qui, selon lui, sont si avancées dans la voie du déclin qu’elles sont prêtes à s’écrouler ?


Poser cette question revient à s’interroger sur le sens de l’éducation politique d’Émile. Rousseau dit explicitement que cette éducation lui permettrait, le cas échéant, de remplir des fonctions politiques.

Partant de là, son action pourra prendre deux formes. D’une part, elle prendra celle d’un civisme local dont l’exemple pourrait diffuser dans la société. Cet exemple, c’est celui d’Émile et Sophie et de leur contribution au bien-être de la collectivité rurale.

Mais au cas où Émile serait appelé aux affaires, il pourrait exercer ses fonctions en y introduisant les vertus et l’esprit du républicanisme. On a ainsi la perspective d’une action réformatrice « par le bas », une action qui ne vise pas la transformation directe des institutions, mais celle de l’esprit dans lequel elles sont mises en œuvre. Cette action réformatrice n’ira peut-être pas très loin, surtout s’il s’agit de l’action d’un individu isolé nommé Émile. Sa probité lui vaudra sans doute d’être promptement évincé des affaires si d’aventure il y est appelé.

Mais là encore, il faut tenir compte du fait qu’Émile est le titre d’un livre destiné à être diffusé, donc à agir sur l’opinion et en particulier sur les éducateurs. Dès lors, l’action « par le bas » consiste à faire émerger une génération de jeunes gens capables d’exercer des responsabilités publiques dans un esprit républicain, ou bien, à défaut, d’agir au bénéfice de leur environnement social proche et, au-delà, par la contagion de l’exemple.


Rousseau nous aide ainsi à envisager une philosophie de l’action en période de déclin. Nous ne sommes pas obligés de partager son pessimisme historique. Car si nous ne pouvons plus croire à l’idée d’un progrès inhérent à la logique de l’histoire, nous n’avons pas plus de raisons de croire à un déclin inscrit dans le cours inéluctable des choses.

Il reste qu’il faut poser la question du sens et des modalités de l’action quand les sociétés régressent sur les plans social, moral, politique. Rousseau nous donne un exemple utile de réflexion à cet égard.

Auteur de l'article :

Patrice Canivez, professeur émérite à l’Université de Lille.