couverture du livre

Autobiographie spirituelle



Rééditée par Bayard en 2018 avec une présentation de François Dupuigrenet Desroussilles, l’Autobiographie spirituelle de Simone Weil donne à entendre le secret d’une existence hors du commun.


Auteur : Simone Weil


L’inspiration chrétienne : refus du baptême, vocation et révélations


Le 14 mai 1942, Simone Weil rédige une longue lettre au père Joseph-Marie Perrin, ami très cher, quelque chose à la fois comme un père et un frère 1. Elle s’apprête alors à partir aux Etats-Unis. C’est dans la perspective de ce voyage dont elle ne s’attend pas à revenir, et parce qu’elle craint aussi d’avoir déçu celui envers lequel elle reconnait une dette immense 2, que Simone Weil s’attache pour lui à éclairer la situation spirituelle 3 qui préside à son existence et inspire ses choix.

La question porte en particulier sur celui qui fût le sien de rester hors de l’Eglise, de refuser le baptême proposé par le père Perrin. Simone Weil donne à ce refus un sens surprenant, de prime abord, puisqu’ il n’exprime aucun rejet du christianisme. Il est exigé au contraire par le devoir de fidélité à l’inspiration chrétienne qui l’anime depuis toujours. La lettre de Weil permet de comprendre le sens d’une telle exigence, explorant notamment les notions de vocations, de vérité, ainsi que le rapport de la religion avec les dogmes.


Weil revient avant tout sur ce qu’elle nomme son inspiration chrétienne. Alors même que Dieu n’a aucune place dans ses pensées, et aussi loin qu’elle s’en souvienne, Weil vit avec la conception chrétienne du monde.

C’est d’abord l’ esprit de pauvreté 4, qu’elle admire immédiatement chez François d’Assise. Non pas lien avec Dieu, mais avec les autres hommes, il revêt la forme d’une exigence de charité que Weil préfère nommer justice 5 pour en souligner toute la portée politique.

C’est aussi un sentiment particulier de la vocation comme obligation : elle consiste en une succession d’actes et d’événements qui lui est rigoureusement personnelle, et tellement obligatoire que celui qui passe à côté manque le but 6. Un sens impose sa nécessité, qui ne procède ni de la raison, ni de la sensibilité. Il est du devoir de l’homme de se tenir à sa hauteur et d’en faire le seul criterium de le ses actions. Simone Weil s’engage ainsi comme ouvrière à l’usine durant les années 1934-1935, parce qu’elle se sent appelée à partager le sort des prolétaires, la misère du monde moderne.

Pour Weil, le christianisme possède donc un sens concret, antérieur et indépendant des dogmes aussi bien que de l’institution ecclésiastique :

Bien entendu, je savais très bien que ma conception de la vie était chrétienne. C’est pourquoi il ne m’est jamais venu à l’esprit que je pourrais entrer dans le christianisme. J’avais l’impression d’être née à l’intérieur 7.


Trois expériences, ensuite, lui confirment la dimension chrétienne de sa vocation.

Dans un village portugais, où elle assiste à une procession de femmes encerclant des barques de pêcheurs, elle est saisie par leur chant d’une tristesse déchirante 8 : Là j’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres 9.

Il y a aussi la visite d’une chapelle à Assise, en 1937 : quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux 10.

L’expérience enfin, à la récitation du poème Amour de George Herbert, d’une présence réelle du Christ : le Christ lui-même est descendu et m’a prise 11. Cette emprise est d’ordre affectif : à travers la souffrance, le sentiment d’un amour analogue à celui qu’on lit dans le sourire d’un visage aimé 12. Weil s’inscrit par là, selon Dupuigrenet Desroussilles, dans la lignée de mystiques féminines 13, à l’instar de Hadewijch d’Anvers, Catherine de Sienne ou Thérèse d’Avila.


Catholicisme et mysticisme


L’engagement religieux de Weil se joue dans la fidélité à ces révélations. Commandé par une succession d’expériences personnelles, il n’implique pas nécessairement d’adhésion à tous les dogmes de l’Eglise.

Weil réprouve en particulier celui qu’incarnent les deux petits mots anathema sit 14. La pratique ecclésiastique de l’anathème contrevient selon elle à la vocation universaliste du christianisme. Du grec kat-olos, « catholique » désigne étymologiquement la « traversée du tout ». Weil y perçoit une exigence d’accueil de toutes les vocations ; exigence au nom de laquelle elle refuse de se couper, en entrant dans l’Eglise, de tout ce que cette dernière bannit : toute la vie profane, les siècles passés et les pays étrangers au christianisme, les traditions accusées d’hérésie, les Lumières de la Renaissance.

Pour se tenir au plus près de ce qui pour elle est digne d’amour, Weil se sent appelée à rester hors de l’Eglise :

Le christianisme étant catholique en droit et non en fait, je regarde comme légitime de ma part d’être membre de l’Eglise en droit et non en fait, non seulement pour un temps, mais le cas échéant toute ma vie 15.


Weil se défie également de l’image à travers laquelle l’Eglise conçoit son unité, celle du Corps mystique du Christ. L’Eglise voit en ses fidèles autant de membres d’une même totalité organique. La plus haute dignité de l’humain ne réside pourtant pas dans sa participation à une unité qui l’englobe, mais dans l’accomplissement de sa vocation singulière.

Weil suggère le danger propre à l’approche organique de la communauté, danger que l’on pourrait nommer « totalitaire », bien qu’elle ne prononce pas le terme : Certainement il y a une vive ivresse à être membre du Corps mystique du Christ. Mais aujourd’hui beaucoup d’autres corps mystiques, qui n’ont pas pour tête le Christ, procurent à leurs membres des ivresses à mon avis de même nature 16. En 1942, Weil pense de toute évidence à la conception nazie de la nation.


On doit alors noter l’originalité de son « mysticisme », si tant est qu’il faille l’inscrire dans cette tradition comme le propose Dupuigrenet Desrousilles. Ce dernier insiste sur l’expérience de la « vie unitive » 17 avec Jésus, que Weil partagerait avec les grandes mystiques.

La manière dont Weil décrit la présence du Christ exclut pourtant tout sentiment de possession ou d’évanouissement de soi dans le divin. Elle évoque un contact réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu 18.

L’expérience qui fonde son engagement n’est pas celle d’une union au sens fusionnel, ou d’une communion, ni avec le divin, ni avec la communauté de l’Eglise. Au contraire, le contact qu’elle noue avec le Christ, de personne à personne, l’appelle à elle-même et à la responsabilité de sa propre vocation sur terre.


Conclusion


Ce témoignage de Simone Weil découvre l’originalité de sa foi, de sa généalogie et de son expression. Dans le style toujours si frappant de son auteur, à la fois sobre et inspiré, il illustre cet aspect de la religion qu’Ernst Bloch nomme « utopique » (Le Principe espérance).


Toute religion vit dans la tension entre deux régimes de sens.

En tant que « mythe », elle assoie un ordre, elle procède à une institution, à la fois imaginaire et matérielle, de la société. C’est peut-être cet aspect qui vient en premier à l’esprit lorsqu’on évoque la religion ; c’est aussi celui que dénonce Marx quand il parle d’ « opium du peuple » (Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel).

Mais toute religion signifie aussi sous le régime de l’utopie : elle nourrit l’espérance en un au-delà du monde présent. Arrachant la conscience à son contexte, elle se fait force de contestation des ordres établis, cléricaux comme socio-politiques.


L’existence de Simone Weil témoigne de cette force, celle d’une foi qui guide ses engagements sans lui prescrire de principes et la mène, hors de l’Eglise, à prendre part aux luttes de son temps aux côtés des opprimés.


Auteur de l'article :

Lucie Doublet est docteure en philosophie. Elle a enseigné au lycée Mangin, au lycée expérimental du Temps Choisi, et reçu un prix au concours de poésie de la Sorbonne.


1 p.50
2 p.30
3 Ibid.
4 p.36
5 Ibid.
6 p.33
7 p.37
8 p.40
9 Ibid.
10 p.41
11 p.43
12 Ibid.
13 p.13
14 p.58
15 p.55
16 p.65
17 p.14
18 p.43