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Filipe Drapeau Contim

Rennes

Nous découvrons ici le parcours de Filipe Drapeau Contim, enseignant et docteur en philosophie à l'université de Rennes...

Etudes, lectures, projets... Voici son témoignage !

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Pouvez-vous vous présenter ? Que faites-vous actuellement ?


Je suis maître de conférences à l’UFR de philosophie de l’Université de Rennes 1, où j’enseigne la philosophie du langage, la philosophie des sciences et la métaphysique de tradition analytique. J’interviens auprès d’étudiants de tous niveaux, de la 1ère année de licence à la 2ème année de master, y compris auprès d’étudiants « non philosophes » (élèves ingénieurs, étudiants en informatique). 

Je suis par ailleurs responsable des masters et directeur adjoint du Centre Atlantique de Philosophie (CAPHI), une équipe de recherche qui réunit les philosophes des universités de Rennes, de Nantes et de Brest. 

Enfin, je suis directeur adjoint d’Igitur, une revue à comité de lecture, en ligne et d’accès libre, adossée au CAPHI. C’est une revue qui cherche à promouvoir la philosophie analytique de langue française à un moment où les publications en anglais sont survalorisées dans la carrière des chercheurs (du moins dans la tradition analytique).  


Quel souvenir gardez-vous de vos études ? De vos professeurs ?


Ma vie est enracinée dans l’université : d’octobre 1989 à aujourd’hui, j’ai toujours été « encarté » à l’Université de Rennes 1, ou bien comme étudiant, ou bien comme enseignant-chercheur, sans interruption. Après un début de vie un peu chaotique, j’y ai trouvé mon port d’attache. 

Pourtant, lycéen, je me projetais plutôt dans une classe préparatoire à « Normale Sup’ », que ma lecture des romanciers d’avant-guerre avait idéalisée. J’ai donc intégré une hypokhâgne… que j’ai désertée au bout de quelques jours. À tort ou à raison, l’hypokhâgne m’apparaissait comme une poursuite de ce que le lycée avait de plus ennuyeux : un gavage pluridisciplinaire qui m’empêchait d’approfondir la discipline de mon choix, la philosophie. J’estimais que le temps des petites fiches, des contrôles et des évaluations était révolu, et que j’avais joué le jeu du bon élève, maintenant il fallait passer aux choses sérieuses : lire pour de bon, c’est-à-dire lire des livres entiers, du matin au soir, de la philo, rien que de la philo ! Le proviseur m’avait appelé pour me dire que je regretterai toute ma vie ma défection pour l’université. Aujourd’hui, je m’en félicite, ce fut pour moi un choix fondateur.


À l’université, mes professeurs étaient des maîtres à l’ancienne : c’était des messieurs (marginalement des dames), généralement cravatés, pratiquant exclusivement le cours magistral, parfois dans le style oraculaire, qu’on n’abordait pas comme ça (il eût été pour eux impensable de perdre une heure par jour de leur précieux temps de recherche pour répondre à des emails) et qui repartaient à leur ouvrage de recherche aussitôt le cours terminé. Ils étaient beaux à voir et à entendre, nous les admirions, mais ils étaient inaccessibles, alors rien au fond ne pouvait arriver. 

Passé l’émerveillement de la découverte de l’histoire de la philosophie, j’ai connu une sorte de nuit de la foi philosophique, à l’issue de ma dernière année de licence : à quoi bon la philosophie si elle se résume à un discours nombriliste sur sa propre histoire, comme si tout ce qu’il y avait de grand et de beau en philosophie était derrière nous.


C’est à ce moment-là que j’ai fait la rencontre de Frédéric Nef, alors professeur de philosophie du langage à Rennes. Ce fut pour moi un tournant. J’ai découvert le séminaire « à l’américaine » que Nef donnait en maîtrise et en DEA (l’équivalent d’alors de la 2ème année de master) et auquel participaient également des thésards et des enseignants comme Roger Pouivet, Michel Le Du et Dominique Berlioz. Chacun pouvait intervenir pourvu qu’il ait travaillé l’article distribué une semaine auparavant et préparer ses objections ; le tableau se couvrait rapidement de formules logiques, des théories s’effondraient devant nos yeux, aussitôt remplacées par d’autres ; je découvrais un continent foisonnant d’auteurs, d’articles, de théories et d’arguments, tous contemporains, tous bien vivants, tout cela en anglais. 

Cette liberté de ton incroyable où des étudiants objectaient aux professeurs se payait chèrement : il fallait beaucoup travailler, la philosophie bien sûr, mais aussi la logique et la sémantique formelle. C’est là, dans cette pépinière bouillonnante, qu’est née ma vocation de chercheur, comme d’autres issus de ce qu’on appelle parfois l’école rennaise de philosophie analytique.


Quel est le livre de philosophie qui vous a particulièrement passionné ? L'auteur pour qui vous avez eu un véritable coup de foudre ?


En année de maîtrise, voulant me remettre sur les rails, Frédéric Nef m’avait remis deux livres entre les mains en me disant « vous discuterez ça au moyen de ça » : le premier, c’était Le Discours de métaphysique et la correspondance avec Arnauld de Leibniz, et le second, La logique des noms propres du philosophe et logicien américain Saul Kripke

La lecture de Kripke a eu sur moi l’effet d’une « imprégnation » au sens éthologique du terme, quelque chose qui ne détermine pas forcément les thèses particulières que vous serez amené à défendre au cours de votre carrière, mais qui fixe sourdement votre style et vos grandes préférences philosophiques. 

J’avais été saisi par la façon dont, partant d’une question apparemment minuscule (la sémantique des noms propres), Kripke était conduit, par une argumentation serrée, à des conséquences grandioses concernant l’identité, l’essence, et le problème corps/esprit. Ce petit livre, au style oral et faussement relâché, rigoureux mais simple, sans gangue rhétorique, m’a redonné la foi en la puissance de l’argumentation philosophique : des découvertes étaient encore possibles en philosophie pourvu qu’on s’en donne les moyens. 

Depuis, dans mon travail, que je le veuille ou non, je rejoue ce qui m’a impressionné la première fois : je tire sur des tout petits fils, et de là, j’en arrive (pas toujours) aux Grands Problèmes Philosophiques, pas l’inverse. 


Quels sont vos projets ou travaux de recherches ?


Dans l’immédiat, mon principal objectif est d’achever la rédaction d’un livre, Le nécessaire et l’a priori après Kripke, qui est une poursuite, par d’autres moyens, de mon travail de thèse. Ma recherche s’est progressivement infléchie, de la philosophie du langage vers la métaphysique, ce qui m’a contraint à changer d’écosystème de travail – car dans mon domaine comme dans bien d’autres, si vous cherchez seul dans votre coin vous perdez fatalement en acuité et en motivation. 

Par chance, j’ai pu intégrer le Groupe d’Etudes en Métaphysique (GEM), une communauté de jeunes chercheurs – souvent des doctorants et post-doctorants – rattachée à la Chaire de Métaphysique et de Philosophie de la connaissance qu’occupe Claudine Tiercelin  au Collège de France. Ces discussions, à la fois impitoyables et bon enfant, avec des gens qui ne sont pas là pour se mettre en scène mais qui se débattent avec les mêmes problèmes intellectuellement vitaux que les vôtres, font tout le sel de la vie philosophique.   



Merci Filipe, pour ce témoignage !

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