photo de Cécile Voisset

Kara Walker et sa Fons Americanus : impression


Une contribution de Cécile Voisset

Une présentation de l'oeuvre d'une sculptrice à découvrir : Kara Walker...


Thématique : Esthétique


Officiellement, il s'agit d'une oeuvre inspirée par le monument érigé en mémoire de la reine Victoria en face de Buckingham Palace. C'est-à-dire que cet autre monument que l'artiste américaine aurait en quelque sorte érigé est présenté ou lu ou comme une contre-mémoire ou comme une mémoire supplémentaire, augmentée, en tout cas qui n'est ni amputée ni bafouée : une oeuvre engagée, provocante, subversive peut-être, un contre-discours ou une énième critique de l'Empire britannique.


sculpture Fons Americanus
Photo de Diamond Geezer

Si c'était le cas, Kara Walker n'aurait pas fait grand-chose, rien de neuf somme toute ; car le vieil ennemi colonial est devenu un lieu commun. En plus, elle combattrait alors quelque chose qui n'existe plus, une Angleterre et sa royauté à l'étendue la plus grande qui fût, un vieil État avec à sa tête une reine mère et austère ayant couvert un siècle alors que ce règne est bel et bien passé, que le progressisme a ici même fait son apparition, que le pays avec ses anciennes colonies et son étiquette de mise a aussi fait sa révolution, qu'il s'est enrichi par la porosité de ses frontières au contact de nombreuses populations étrangères comme autant de sources abondantes, offrant inspiration et permettant du renouvellement.

Topographiquement, cette lecture ne tient pas non plus. Le Tate Modern où est exposé ce travail, musée d'art international moderne et contemporain, jeune musée sorti de terre en 2000 et bâti en lieu et place de l'ancienne centrale électrique de Bankside, cohabite dans la même ville de Londres avec le Tate Britain, toujours occupé à présenter des oeuvres datant de 1500 jusqu'à nos jours. Cette coexistence londonienne honore ouvertement une capitale de la diversité, consécration des différences et en ce sens adepte de la tolérance. Cette commande passée pour l'année 2019 par la commission Hyundai s'honore elle-même d'accueillir cette création (exposée jusqu'au 5 avril 2020, dans 'la salle des Turbines', Turbine Hall), commande qualifiée d'"ambitieuse" pour une oeuvre substantielle, importante, impressionnante sinon imposante, encore que l'effet induit est tout sauf celui d'un écrasement.

Concrètement, pour donner un ordre d'idée, il s'agit d'une sculpture de treize mètres de hauteur, d'un bloc fait de liège, de bois et de métal recyclables ou réutilisables avec un revêtement de surface qui est fabriqué à partir d'un composite acrylique de ciment non-toxique (donc un progrès). L'invitation à s'exposer témoigne certainement d'une affirmation, d'une volonté d'ouverture, et même d'une double affirmation si l'artiste est elle aussi dans la même disposition d'esprit que ceux qui l'accueillent. Et les deux le sont manifestement.


Maintenant, c'est l'impression que provoque cette oeuvre de taille, son effet lui-même, qu'il s'agit de rendre ou juste d'évoquer.
Voici l'exergue de la présentation murale, écrite, de "Fons Americanus". C'est Kara Walker qui décrit ce qu'elle a créé : Mon travail a toujours été une machine à remonter le temps, il a toujours consisté à traverser les décennies et les siècles pour arriver à une compréhension de ma 'place' dans le monde contemporain.
On peut se battre avec le passé, apurer des comptes - bilan : crédit/débit -, mais on ne combat pas le passé ; on se bat au présent ou on livre un combat présentement, on lutte contre ou pour un présent. Dans ce cas, il semble que ce soit gagné. L'impression d'élévation n'est pas pour rien dans cette impression qui n'est pas fausse mais qui demanderait développements ou explications.


sculpture Fons Americanus
Photo de Diamond Geezer

De fait, ce qu'on voit, et il faut bien sûr en faire le tour et surtout regarder à la bonne distance, ni trop prêt ni trop loin, à la bonne hauteur en envisageant la totalité de ce monumental "combat" paisible, ce qu'on voit c'est une femme au sommet (d'où jaillit l'eau, de ses mamelles, donc une mère, et de sa bouche) avec en-dessous d'elle et tout en bas (le "monument" est étagé) même pas à ses pieds, les figures symboliques de l'ennemi et de l'horreur passés (une corde de potence, un Bonaparte qu'on peut aisément qualifier de "petit", plus bas des requins etc.). Effectivement, on finit par ne plus leur prêter attention ; on lève la tête, le regard s'élève, on regarde vers le haut, comme si on assistait à un avènement ou que ce tout complexe, ce quelque chose qui fait bloc (un "bloc de sensation", pour reprendre ces termes à Deleuze), dit un sommet, une gloire à. Cette tour qui s'élève, autre sensation impliquée par le regard qui parcourt ce dit "monument", montre sa belle ou juste fin (le thème de la justice s'y lit) en cette statue féminine qui dit le mouvement et la joie (la tête féminine est en arrière et ses bras sont levés). C'est d'elle que l'eau rejaillit, rebondit en jets d'eau, coule à sa suite, comme une impulsion.

L'impression qu'on a, que j'en retire, est que Kara Walker a sculpté une naissance. Ce thème trouve une réplique antérieure et moindre dans une autre salle où est exposée une deuxième création de la sculptrice : une conque avec une tête qui en sort, celle d'un garçon. Rien d'original, mais cela ressemble à un accouchement. Le thème de la naissance est donc là, installé, annoncé. Fons Americanus en est la consécration tant cette oeuvre semble dire et détailler la naissance mais en sa gloire. Cette création monumentale, pas n'importe quoi, de taille, n'a d'ailleurs rien de tragique (comme l'est l'histoire de l'esclavage, une histoire noire comprise dans ou par l'ensemble) ; non, cette sculpture - avec sa statue qui la surplombe, peut-être qui trône mais c'est alors une étrange royauté - est toute de blanc, elle est lumineuse, quasi solaire. Elle n'évoque pas un drame, elle ne repousse pas ; elle invite plutôt à lever les yeux. Le déplacement du regard du bas vers le haut, de la base de ce bloc avec son socle vers son faîte, invitation du regard à poursuivre son parcours montre une forme au final pyramidale.

Cette forme, justement, pourrait également être perçue comme iconique, celle d'un cône renversé. On sait que Bergson utilise cette image pour illustrer le travail de la mémoire (dont le champ est le passé) tel qu'il est lié à celui de la perception (dont le champ est le présent) : le cône avec ses différents plans ou strates. En ce sens, l'oeuvre de Kara Walker représenterait bien un monument et plus précisément un mémorial ; elle s'inscrit de fait dans une longue histoire qu'elle a pour ambition de restituer en sa totalité. "Fons Americanus" a tout l'air d'une mémoire complètement retrouvée, et son faîte - cette statue féminine triomphante ou libre - paraît alors dire une sorte de victoire, affirmer une néo-victoire (il s'agit peut-être d'une nouvelle Victoria ayant renoncé à sa légendaire tenue - robe - noire pour se revêtir de blanc).


Si l'art est création, vie, source de vie, alors cette création même en accomplit la définition comme elle confirme, performe, le sens de l'oeuvre artistique.

Hannah Arendt avait expliqué qu'une oeuvre d'art (ordre du présent), alors qu'elle s'inscrit inévitablement dans une tradition (ordre du passé), traduit l'émergence d'une nouveauté. Le signifie le concept arendtien de "natalité". La philosophe liait ainsi la création à la vie en rendant compte de la temporalité propre à l'oeuvre d'art, par définition source de nouveauté ou de changement. Sous cette lumière, on peut reconnaître dans le propos même de K. Walker une déclaration - son oeuvre est là, posée devant les spectateurs ou les visiteurs de la Tate Modern - et une déclaration de naissance (ou de vie).
Fons Americanus : Fontaine massive. Un monument, une oeuvre qui fait masse c'est-à-dire qui prend incontestablement sa place, ou qui la trouve.



Auteure de l'article :

Cécile Voisset, écrivaine et traductrice, auteure d'Identitary order, Lambert Academic Publishing, December 2017.


H. Bergson, Matière et mémoire.
H. Arendt, La condition de l'homme moderne.