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Le vocabulaire de Deleuze : anorexie, machine célibataire, organologie, tique & Von Uexküll

Les cinq entrées qui suivent proposent une exploration de quelques concepts décisifs de la pensée de Gilles Deleuze. Chacune éclaire, à partir d’un motif singulier, la manière dont se construisent les rapports entre désir, corps, milieu et devenir.

Présentées par ordre alphabétique, ces présentations synthétiques portent sur les thèmes suivants : Anorexie – Machine célibataire – Organologie – Tique – Von Uexküll.


ANOREXIE

L’anorexie est évoquée dans une digression de Dialogues à titre d’exemple privilégié pour clarifier et illustrer la thèse d’un constructivisme du désir ; Deleuze ne croit pas à des pulsions intérieures qui inspireraient le désir 1 et considère qu’au contraire il n’y a de désir qu’agencé ou machiné 2.

Le cas de l’anorexie dévoile une manière originale d’agencer son désir, mais il ne s’agit que d’un cas parmi d’autres, répertoriés dans le chapitre 6 de Mille plateaux : cas de l’amour courtois, de l’alcoolique, du drogué, du masochiste, de l’hypocondriaque, du schizo, du taoïste chinois, etc. Ces diverses pratiques d’intensification n’obéissent qu’aux lois de leur régime propre, car ce n’est pas de la même manière qu’un masochiste agence, ou bien un drogué, ou bien un alcoolique, ou bien un anorexique, etc. 3.

Le dispositif conceptuel de l’agencement de désir, acquis en 1975 et pleinement développé en 1980, est défini de la façon suivante dans Dialogues, en 1977 : il y a agencement de désir chaque fois que se produisent, sur un champ d’immanence ou plan de consistance, des continuums d’intensités, des conjugaisons de flux, des émissions de particules à vitesses variables 4.


C’est à la lumière de ces trois coordonnées conceptuelles que l’anorexie doit donc être comprise :

1°) Les vides et les pleins avec lesquels l’anorexique se construit un corps sans organes font alterner bourrage et vidage. Il ne faudrait même pas parler d’alternance : le vide et le plein sont comme les deux seuils d’intensité, il s’agit toujours de flotter dans son propre corps. 5. Le continuum d’intensités qui naît de ce flottement intensif marque l’apparition d’un corps sans organes, d’un corps atomique, intégral et plénier, distinct du corps anatomique, organisé et hiérarchisé, c’est-à-dire distinct de l’organisme.
D’où l’idée que l’anorexie est une politique, une micro-politique dont l’enjeu est d’échapper à la détermination organique du manque et de la faim, à l’heure mécanique des repas, ce qui signifie aussi échapper aux normes de la consommation, pour ne pas être soi-même objet de consommation 6.
Le vide anorexique est donc la conquête d’une privation, à savoir un vide maîtrisé et intense, qui n’a rien à voir avec un manque, mais témoigne au contraire d’une protestation féminine (ibid.) contre des fonctions organiques et sociales hégémoniques, d’une lutte active, autrement dit d’une puissance d’être.

2°) La conjugaison de flux qui en découle fait entrer en rapport un flux alimentaire et un flux vestimentaire – l’anorexique s’empare souvent des fonctions sociales de cuisinière ou de mannequin (mélange cuisinière-mannequin) –, mais aussi un flux de langage et un flux de sexualité qui précipitent tout un devenir-femme chez l’anorexique, qu’il soit homme ou femme 7.

3°) Dans cette expérience réelle que mène l’anorexique et qui définit un régime de signes spécifique, l’émission et la captation de particules arrachées à la nourriture pour constituer un corps sans organes ont pour finalité la survie de ce corps, sa préservation contre des liens annexionnistes. De ce point de vue, même si Deleuze pointe les dangers inhérents à la perturbation partielle du fonctionnement organique, l’agencement anorexique ne peut être brutalement ramené à une manifestation pathologique. Il témoigne plutôt d’une manière de persévérer dans l’être à travers une lutte acharnée contre l’asservissement à la faim et ses normes organiques, contre l’emprise économico-politique de la famille et contre l’aliment lui-même, matière essentiellement impure.

MACHINE CÉLIBATAIRE

L’expression « machine célibataire » provient de la catégorie esthétique formée en 1954 par Michel Carrouges dans son livre Les machines célibataires. Elle se rapporte, à l’origine, aux propriétés de certaines créations de Marcel Duchamp où apparaît une machine impossible, inutile et incompréhensible, mais aussi à des machines littéraires telles que la machine de La Colonie pénitentiaire de Kafka, les machines de Raymond Roussel, celles du Surmâle de Jarry, certaines machines d’Edgar Poe, l’Eve future de Villiers, etc. 8.

Dans ces machines, la transposition de l’érotisme en fonctionnement d’un appareil purement mécanique ne traduit nullement une négation de tout l’érotisme, elle l’affirme au contraire en tant qu’il est un processus mécanique. 9.


Deleuze emprunte à Carrouges ce terme de machine célibataire pour désigner la troisième synthèse inconsciente dans le cadre de la théorie générale de l’inconscient qu’il propose en 1972 dans L’Anti-Œdipe. Le concept de machine célibataire articule ici subjectivité et jouissance en se fondant sur l’expérience de la schizophrénie.

La psychiatrie matérialiste redéfinit celle-ci comme un processus de la production du désir à l’état pur, ou plus exactement comme la mise à nu de l’inconscient conçu sur le modèle d’une production industrielle.

Dans le modèle métapsychologique que construit Deleuze, cette production inconsciente du désir reçoit son animation de trois synthèses machiniques qui opèrent sur un plan moléculaire, sous le seuil de nos représentations conscientes :

1°) la synthèse connective (ou production de production) associe les machines désirantes, fait couler des flux dans des séries binaires et linéaires 10 ;

2°) la synthèse disjonctive (ou production d’enregistrement) 11 laisse surgir un corps sans organes qui repousse les machines désirantes (répulsion paranoïaque) et combat cette répulsion par un mouvement inverse qui inscrit et enregistre les flux de machines désirantes sur le corps sans organes (attraction miraculante) 12 ;

3°) la synthèse conjonctive (ou production de consommation) se concentre sur le résultat de cette tension entre répulsion et attraction : sur la surface d’inscription quelque chose se laisse repérer qui est de l’ordre d’un sujet. C’est un étrange sujet, sans identité fixe, errant sur le corps sans organes, toujours à côté des machines désirantes, défini par la part qu’il prend au produit, recueillant partout la prime d’un devenir ou d’un avatar, naissant des états qu’il consomme et renaissant à chaque état. 13.


La machine célibataire est donc présentée indivisiblement comme une opération de consommation et comme le résidu de cette opération. Cette double postulation annonce d’emblée une instabilité ontologique de la subjectivité schizophrénique. Résolution toujours recommencée de la tension entre machines désirantes et corps sans organes, qui tantôt se repoussent et tantôt s’attirent, la machine célibataire s’affirme essentiellement comme la réconciliation émerveillée de celui-ci et de celles-là dans l’expérience incandescente d’un état intensif, dans une émotion matérielle ou Stimmung (C’était donc ça !) 14 dont dérive seulement après coup le sujet, toujours conclu des états par lesquels il passe : l’état vécu est premier par rapport au sujet qui le vit, c’est-à-dire premier par rapport aux délires et hallucinations qui forment le contenu du Je sens : « je sens que je deviens femme », « que je deviens dieu », etc. » 15.

Deleuze donne en exemple le devenir-femme du Président Schreber qui, dans ses Mémoires, livre une description précise de la manière dont ses nerfs se trouvent mobilisés de l’extérieur, de façon continue et harassante, en une sorte de parler de nerfs intense qui sature le corps sans organes de Schreber avant même la constitution d’un délire et l’émergence de représentations hallucinatoires liées à son sentiment de devenir une femme : Les seins sur le torse nu du président ne sont ni délirants, ni hallucinatoires, ils désignent d’abord une bande d’intensité, une zone d’intensité sur son corps sans organes. […] Rien ici n’est représentatif, mais tout est vie et vécu : l’émotion des seins ne ressemble pas à des seins, ne les représente pas 16.

De même, lorsque Nietzsche est emporté dans un délire histrionique qui le pousse à écrire à Burckhardt que Ce qui est désagréable et gêne ma modestie, c’est qu’au fond chaque nom de l’histoire, c’est moi, il vit d’abord les noms de l’histoire de façon sub-représentative comme des champs d’intensités sur le corps sans organes. Le schizo s’identifie en effet à des états et s’empare des noms propres qui remplissent ces champs.


Comme la proportion variable d’attraction et de répulsion entre machines désirantes et corps sans organes produit en continu des hausses et des chutes d’intensités qui déterminent un nombre illimité d’états stationnaires métastables par lesquels un sujet passe 17, le concept de machine célibataire renvoie à un sujet erratique, métamorphique, un sujet transpositionnel 18 qui ne cesse, dans son parcours inlassable des identités, des figures historiques, des races et des cultures qu’il investit provisoirement, de contester, de déplacer, de parodier ou de brouiller les repérages fixes imposés par les codes sociaux. La machine célibataire fait fusionner désir et délire ; elle invente son propre code, un code désirant ou délirant, qui n’est que l’envers de codes sociaux brouillés par son « glissement rapide » 19.

Ce mouvement vital de survol absolu implique une logique dont l’opération propre est la disjonction incluse ou inclusive. Celle-ci n’inclut pas des termes fixes pour tendre à les identifier stérilement : elle affirme au contraire leurs distances indécomposables, distances que parcourt le schizo en des survols absolus coextensifs aux devenirs qu’il traverse 20. La mort, par principe invivable en tant qu’elle est l’autre de la vie, peut ainsi être vécue dans l’expérience ordinaire que mène le schizophrène dans les surplis du réel.

ORGANOLOGIE

L’introduction du concept de « corps sans organes » dans Logique du sens marque la naissance d’une organologie propre à Deleuze. Empruntée à Artaud, l’expression « corps sans organes » renvoie à l’expérience vécue d’une limite. Le corps sans organes est conçu comme l’œuf plein avant l’extension de l’organisme et l’organisation des organes, […] Indépendamment des formes accessoires, puisque les organes n’apparaissent et ne fonctionnent ici que comme des intensités pures. 21.

Deleuze prend notamment appui sur les analyses de Dalcq dans le champ de la biologie et de l’embryologie pour donner au corps sans organes un sens énergétique : le corps sans organes (ou « CsO ») est présenté comme une instance inétendue, une réalité intensive enveloppée en soi, qui précède les organes et ne s’affirme en tant que telle que dans une lutte active contre la représentation organique, c’est-à-dire contre la structure hiérarchisée et fonctionnelle de l’organisme.

Cette lutte se manifeste dans L’Anti-Œdipe à travers la répulsion paranoïaque des machines désirantes, quand celles-ci, objets partiels encore trop organiques, sont repoussées du corps sans organes, énorme objet non différencié 22 ; elle est plus explicitement encore mise en scène dans le sixième chapitre de Mille plateaux : le CsO s’oppose, non pas aux organes, mais à cette organisation des organes qu’on appelle l’organisme 23.

Par un mouvement de condensation extrême, Deleuze inscrit à l’intérieur même de l’organe la lutte entre corps sans organes et organisme dans Francis Bacon, Logique de la sensation : Le corps sans organes se définit donc par un organe indéterminé, tandis que l’organisme se définit par des organes déterminés 24. Mais, en dépit des variations du concept de corps sans organes de L’Anti-Œdipe à Francis Bacon, Deleuze conserve l’analogie du corps sans organes avec l’œuf, qui présente justement cet état du corps « avant » la représentation organique : des axes et des vecteurs, des gradients, des zones, des mouvements cinématiques et des tendances dynamiques, par rapport auxquels les formes sont contingentes et accessoires 25.


De ce point de vue, le parallèle qu’esquisse François Villa entre organologie deleuzienne et théorie freudienne des stades est éclairant 26. Dans Totem et tabou, Freud scinde le stade de l’auto-érotisme en deux séquences, réservant le nom d’auto-érotisme à la première, nommant narcissisme primaire la seconde. L’auto-érotisme, stade dans lequel les composantes pulsionnelles partielles de la sexualité ne sont pas unifiées et travaillent chacune pour elle-même pour prélever sur le corps propre des gains de plaisir, sans effectuer de détour par la représentation organique d’un corps unifié, renvoie au modèle de l’œuf qui, selon Freud, fait office de modèle psychique élémentaire caractérisé par l’autosuffisance et la centration sur soi 27.

Dans l’auto-érotisme, le corps demeure indifférencié du monde extérieur ; on n’y discerne l’ébauche d’aucune constitution du moi propre. Le corps de l’auto-érotisme, ensemble somatique indifférencié dont l’érogénéité générale est antérieure à la distinction des zones érogènes, est physiologique, pré-anatomique. C’est le corps sans organes comme œuf ou animalcule protoplasmique 28 à la surface duquel erre le sujet schizophrénique, machine célibataire qui ne cesse de renaître dans l’expérience de la volupté auto-érotique. 29

La sortie de l’auto-érotisme en direction du narcissisme primaire s’effectue par l’émission de pseudopodes qui préparent l’investissement libidinal d’objets et découpent le corps atomique en zones érogènes psychiquement qualifiées, ordonnées, hiérarchisées 30.

Apparaît alors un moi propre, corporel et unifié, qui va amener les pulsions isolées à se composer en une libido. Se faire un corps sans organes consiste précisément à effectuer ce même mouvement à rebours : par voie d’intensification des excitations, défaire l’organisation psychique qui articule les organes, les dé-fonctionnaliser et renouer avec un état d’autarcie où une voie de décharge libidinale est recherchée non pas hors du corps mais à la surface du corps somatique intégralement érogène. Tel est, aux yeux de Deleuze, le but de pratiques sur soi telles que le masochisme, le Tao, l’amour courtois, le tantrisme, ou même l’anorexie.


Dans Francis Bacon, Deleuze associe le corps sans organes au séjour dans ce moment hystérique et métamorphique où les charges d’intensités en excès sur la valeur-seuil se concentrent sur un organe, le saturent, le déforment et le défont si bien que se trouve contré le surgissement de l’ordre organique.

Le corps sans organes comme organe indéterminé ou présence temporaire et provisoire des organes déterminés 31 reçoit son modèle des descriptions d’organes anarchiques et polyvalents chez Burroughs dans Le festin nu : au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se détraquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la défécation ? On pourrait murer la bouche et le nez, combler l’estomac et creuser un trou d’aération directement dans les poumons – ce qui aurait dû être fait dès l’origine . 32.

La circulation du désir s’effectue ici à la manière d’une onde parcourant la surface étale du corps somatique, mais elle se concentre aux abords de l’organe indéterminé, analogue à l’organe hypocondriaque. Selon Freud, celui-ci possède les caractéristiques de l’organe génital en état d’excitation, sans pour autant présenter la même fonction physiologique. Il manifeste l’érogénéité de l’ensemble du corps.

Deleuze radicalise l’hypothèse freudienne qui dissocie l’érogénéité de la fonction sexuelle physiologiquement déterminée. Ce geste de radicalisation tient à l’abolition de l’idée même de représentation de l’organe originairement érogène par d’autres organes. Le corps sans organes comme « organe indéterminé » est un organe métamorphique, multiple, infiniment plastique, qui devient n’importe quel autre organe ou qui fait fonctionner les organes dans un autre régime que celui de l’organisme, dans des conditions où chaque organe est d’autant plus tout le corps qu’il s’exerce pour lui-même et inclut les fonctions des autres. Les organes alors sont comme « miraculés » par le corps sans organes […] 33.

Aussi ne faut-il pas comprendre le corps sans organes comme un corps amoindri, mutilé, dont on aurait retranché les organes, mais comme un corps total et plénier dont les organes, passant sous un régime anorganique et cessant d’être spécifiés et ordonnés à une anatomie, entrent dans un état de fusion et d’indétermination formelle.


Les pratiques d’expérimentation sur soi destinées à construire un corps sans organes (masochisme, amour courtois, etc.) ont leur assise dans ce moment métamorphique intense où le régime organique bascule dans un régime anorganique et qui ne cesse de refondre les formes organiques émergentes dans un climat de saturation extrême pour contrer leur fixation. C’est en ce sens qu’Artaud écrit que Le corps sous la peau est une usine surchauffée 34. Mais si la destruction de l’organisme a valeur d’autodestruction restauratrice d’une puissance de vie, Deleuze insiste sur la nécessaire prudence à mettre en œuvre dans cette expérimentation sur soi, c’est-à-dire sur la nécessité de conserver un minimum d’organisme. 35

TIQUE

La tique occupe une place de choix dans le bestiaire atypique de Deleuze, qui l’évoque à la fois pour illustrer la constitution d’un monde animal et pour clarifier la notion d’éthique chez Spinoza. Plus précisément, Deleuze se réfère à la description de « la tique et son milieu » qui ouvre le livre de Jakob von Uexküll, Mondes animaux et monde humain (1934) : guidée par la sensibilité de sa peau à la lumière (photosensibilité), la femelle fécondée se hisse à la pointe d’une branche. Elle détecte l’odeur de l’acide butyrique que dégagent les follicules sébacés des mammifères et se laisse tomber sur eux. Son sens tactile lui permet de trouver une zone de la peau dépourvue de poils pour y enfoncer sa tête et se gorger de sang.

Deleuze souligne la perfection et la simplicité du monde associé de la tique, monde associé formé de trois facteurs, un point c’est tout 36. Cette simplicité, qui donne à l’exemple de la tique sa valeur de paradigme pour penser la constitution d’un monde animal, implique une simplification : La richesse du monde qui entoure la tique disparaît et se réduit à une forme pauvre qui consiste pour l’essentiel en trois caractères perceptifs et trois caractères actifs – son milieu. Mais la pauvreté du milieu conditionne la sûreté de l’action, et la sûreté est plus importante que la richesse., écrit von Uexküll 37.

La forme organique de la tique et les capacités perceptives et actives qui en découlent structurent son milieu associé et constituent un réseau qui porte son existence. D’où la règle éthologique qu’énonce von Uexküll : isoler les caractères perceptifs de l’animal 38. Autrement dit : déterminer ce que peut son corps.


On voit dès lors comment Deleuze peut interpréter l’éthique de Spinoza au prisme de l’éthologie de von Uexküll, qu’il transforme en retour en la présentant à l’aide du concept spinoziste d’affects : L’Éthique de Spinoza n’a rien à voir avec une morale, il la conçoit comme une éthologie, c’est-à-dire comme une composition des vitesses et des lenteurs, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté sur ce plan d’immanence 39.

Définir l’éthologie comme une étude des rapports de vitesse et de lenteur, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté qui caractérisent chaque chose (ibid.) revient à reléguer au second plan l’étude des formes spécifiques, et même à affirmer que celles-ci, loin de déterminer le pouvoir d’être affecté, en découlent. De ce point de vue, non seulement la différence spécifique de l’homme vole en éclats, mais toutes les définitions des animaux par leurs propriétés physiologiques et par les notions abstraites de genre et d’espèce sont moins pertinentes qu’une approche éthologique qui, pour les hommes et les animaux, ne considère dans chaque cas que le pouvoir d’être affecté 40.

Ainsi, il y a de plus grandes différences entre un cheval de labour ou de trait, et un cheval de course, qu’entre un bœuf et un cheval de labour. C’est parce que le cheval de course et le cheval de labour n’ont pas les mêmes affects ni le même pouvoir d’être affecté ; le cheval de labour a plutôt des affects communs avec le bœuf. 41.

La communauté des affects définit alors la possibilité d’un devenir, c’est-à-dire d’une appartenance à une espèce ou à un genre qui ne se déduit plus strictement de la forme organique ou biologique de l’individu considéré 42. A l’intérieur de l’exemple de la tique se joue donc une double conversion conceptuelle de l’éthique spinoziste en éthologie et de l’éthologie en spinozisme. Elle a pour enjeu de préparer le concept deleuzien de devenir.

VON UEXKÜLL, Jakob (Keblaste, 1864 – Capri, 1944)

Jakob von Uexküll (1864-1944), biologiste allemand, est l’un des fondateurs de l’éthologie. Dans Mondes animaux et monde humain (1934), il montre que les animaux ne sont pas de simples ensembles mécaniques mais des sujets, dont l’activité essentielle réside dans l’action et la perception 43. Son traité se présente comme une « incursion » dans les mondes vécus par les animaux.

Canguilhem lui consacre un chapitre de La connaissance de la vie (1952), « le vivant et son milieu », où il lui reconnaît le mérite d’avoir renversé le rapport organisme-milieu et dévoilé, avec une vue pleinement philosophique du problème, l’originalité de la relation biologique, irréductible à une interaction physico-chimique : le propre du vivant, c’est de se faire son milieu, de se composer son milieu 44.

Dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique, Heidegger se fonde notamment sur les recherches de von Uexküll pour affirmer que l’animal, pauvre en monde et accaparé par ce qui désinhibe ses pulsions, est privé de toute possibilité de percevoir quelque chose comme étant quelque chose 45, ce qui le sépare radicalement de l’homme.

A l’inverse, Deleuze se réfère à l’éthologue allemand pour dissoudre la différence homme/animal et construire un modèle non anthropologique de l’éthique, qu’il différencie de la morale : l’éthique est une éthologie, c’est-à-dire une approche qui définit les corps, les animaux ou les hommes, par les affects dont ils sont capables 46.


Deleuze articule éthique et éthologie à partir du concept de corps qu’il trouve chez Spinoza, qui tient pour équivalentes deux questions fondamentales : Quelle est la structure (fabrica) d’un corps ? Qu’est-ce que peut un corps ? La structure d’un corps, c’est la composition de son rapport. Ce que peut un corps, c’est la nature et les limites de son pouvoir d’être affecté. 47.

En tant que corps, l’être humain et l’animal se définissent donc par ce à quoi ils réagissent ou restent indifférents, par le réseau qui constitue leur milieu propre, par leur agencement naturel ou artificiel au sein du plan immanent de la Nature 48.

De ce point de vue, von Uexküll peut être dit spinoziste en un second sens quand il décrit une symphonie comme unité supérieure immanente qui prend de l’ampleur (« composition naturelle ») 49. Mondes animaux et monde humain s’achève en effet sur une profession de foi spinoziste : Derrière tous les mondes auxquels il donne naissance, se cache, éternellement présent, le sujet : la nature 50.

Auteur de l'article :

Fabrice Jambois est professeur agrégé de philosophie & docteur en philosophie.

1 D, p. 116
2 D, p. 115
3 D, p. 131
4 D, p. 117
5 D, p. 132
6 ibid.
7 D, p. 133
8 AO, p. 24
9 Carrouges, Les machines célibataires, éditions Arcanes, 1954, p. 43
10 AO, p. 11
11 ibid., p. 18-19
12 AO, p. 16
13 ibid., p. 23
14 ibid., p. 24
15 ibid., p. 25
16 ibid., p. 26
17 ibid., p. 26
18 ibid., p. 105
19 ibid., p. 21
20 ibid., p. 91
21 MP, p. 190
22 AO, p. 13
23 MP, p. 196
24 FB, pp. 34-35
25 FB, p. 33
26 cf. La puissance du vieillir, P.U.F., 2010, p. 173 suiv.
27 ibid., p. 188
28 Villa, op. cit., p. 182
29 AO, p. 25
30 Villa, op. cit., p. 184
31 FB, p. 35
32 ibid.
33 DRF, p.20
34 AO, p. 9
35 MP, p. 199
36 MP, p. 68
37 Mondes animaux et monde humain, trad. P. Muller, éditions Denoël, 1965, p. 26
38 ibid. p. 29
39 SPP, p. 168
40 SSP, p. 40
41 SSP, p. 167
42 MP, p. 314 suiv.
43 éditions Denoël, 1965, p. 14
44 Vrin, 1992, p. 143
45 éditions Gallimard, 1992, p. 361
46 SSP, 167
47 ibid., p. 198
48 ibid., p. 167
49 ibid., p. 170
50 p. 90