couverture du livre

Bruno, l’infini et les mondes



A la fin de la Renaissance, Giordano Bruno remet en cause la vision du rapport entre l’homme, le monde et la divinité. Nous savons aujourd’hui son intuition juste mais l’Inquisition à l’époque le fait taire par le bûcher. Nous estimons fascinante cette révolution de la représentation du monde et le cortège de conséquences qu’elle implique.

C’est pourquoi nous avons choisi d’analyser l’ouvrage d’Antonella del Prete, dans l’espoir d’approfondir la doctrine à la fois cosmologique et théologique de Bruno.


Nous nous pencherons en particulier sur les caractères infini et uniforme de l’univers qu’il décrit, qui s’opposent frontalement à la théologie chrétienne alors en vigueur. Nous étudierons en premier lieu les approches philosophiques concurrentes autour de ces questions, pour mieux ensuite apprécier les spécificités de la conception de Giordano Bruno.


Auteur : Giordano Bruno


Différents courants de pensées explorent la possibilité d’un univers infini et de la pluralité des mondes


Sans les outils techniques aujourd’hui à notre disposition, les penseurs de la Renaissance échafaudent des hypothèses sur l’univers en ne pouvant compter que sur leurs observations pratiques et leur réflexion philosophique.

Contrairement à notre pratique actuelle de la recherche en silo, ils s'appuient alors sur l’ensemble des domaines à leur disposition, n’hésitant pas à mêler des arguments cosmologiques et théologiques. Ainsi, si on se concentre sur les postulats d’infinité et d’uniformité de l’univers, on identifie quatre courants majeurs de pensée. Ceux qui croient l’univers :

  • Fini et hétérogène
  • Fini et uniforme
  • Infini et hétérogène
  • Infini et uniforme


Un univers infini est caractérisé par une absence de limite. La civilisation grecque valorise la limite et la détermination, tandis que l’infini désigne au contraire l’absence de forme et de détermination, ce qui est donc plutôt négatif. Un univers infini est dépourvu de centre et de périphérie, il n’est pas divisé en sphères ni en lieux différents.

Tandis qu’un univers uniforme suppose que l’ensemble du cosmos est homogènement composé de la même matière partout. C’est pourquoi la conception dualiste du monde qui prédomine alors considère nécessairement le monde hétérogène. Par ailleurs, un univers homogène ouvre la possibilité de l’existence d’autres mondes comme le nôtre, ce qui remet en question la place privilégiée de l’homme.


C’est pourquoi, pour Aristote, le cosmos n’est ni infini, ni uniforme. Il considère que la Terre est sphérique et immobile au centre du cosmos. Elle est entourée de sept sphères célestes, sphériques également, portant les planètes que sont le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Puis le monde est clos par la sphère des étoiles fixes.

Aristote admet le concept de l’infini en puissance mais refuse l’existence de l’infini en acte. Pour lui, le temps, la divisibilité des grandeurs, ainsi que les processus de génération et corruption sont des exemples d'infini en puissance.

Il considère les grandeurs continues infiniment indivisibles et l’univers éternel mais, en revanche, le cosmos ne peut être que borné et unique. Borné par la sphère des étoiles fixes et unique parce que le cosmos rassemble la totalité de la matière et doit donc nécessairement être singulier. Il ne peut pas y avoir d’autre monde que le nôtre dans l’univers.


La vision de Plutarque diverge en partie de celle d’Aristote. S’il est également convaincu que l’univers est fini, il pense en revanche qu’il est formé par plusieurs mondes.


Les “physiciens” antiques et les stoïciens partagent une vision strictement opposée à celle de Plutarque, estimant au contraire que l’univers est infini mais pas uniforme. Ils pensent que notre monde est unique mais que le cosmos est entouré d’un espace infini. Les “physiciens” conçoivent l'infini comme un attribut de la substance qui produit le monde.


Avec les atomistes, dont Épicure et Lucrèce, Giordano Bruno croit quant à lui à un univers à la fois infini et uniforme. Il revendique d’avoir délivré l’âme humaine de la prison que représente le cosmos aristotélicien, composé de sphères célestes et de bornes du monde.


Giordano Bruno conçoit un univers infini et uniforme


La conception de Giordano Bruno est révolutionnaire. Il rejette la vision d’un monde harmonieux, dont l’équilibre des parties concourt à la beauté et au bon fonctionnement de l’ensemble. S’il estime cette ouverture de l’univers comme une libération, d’autres y perçoivent en revanche la perte d’un monde rassurant en échange d’une conception chaotique.


Univers infini

Giordano Bruno défend l’intuition d’un univers infini. Dans le sillage de Copernic qu’il a lu, il rejette l’idée d’une Terre immobile et au centre du monde, comme il était admis jusque-là. Ce refus fait voler en éclat la conception cosmologique de son époque, la place de l’homme dans l’univers et remet en question les certitudes religieuses.

Si la Terre n’est pas au centre, quelle est alors sa place ? Si elle n’est pas immobile, quelle force la meut et selon quelle dynamique ? Si l’homme n’est plus au centre, quel est le sens de sa présence au monde ? Si les Saintes Ecritures sont contredites, la place de Dieu est-elle remise en cause ?


Place de la Terre

Copernic a mis en évidence que, contrairement à ce que l’on pensait jusque là, le cosmos ne tourne pas autour de la Terre mais que, à l’inverse, la Terre tourne autour du Soleil. Bruno va encore plus loin dans le démembrement de la vision construite autour de sphères célestes : il brise la muraille de la dernière sphère, celle des étoiles fixes, pour présenter un univers infini, sans centre ni périphérie. La Terre n’est qu’un astre perdu dans l’infinité de l’espace, sans importance particulière.


Mouvement de la Terre

Bruno, toujours à la suite de Copernic, dément également l’immobilité de la Terre, alors considérée comme reposant en bas de l’univers, en son centre, en vertu de la coïncidence entre le centre du monde et le centre de la chute des corps. Cette hypothèse était en effet avancée dans un monde fini. Si le monde est infini, il n’y a plus de position centrale et il faut chercher une autre cause que l’attraction du centre à la chute des corps.

Bruno estime que ce sont des propriétés relatives qui commandent la conduite des astres. Pour lui, les corps célestes, entendus comme totalités organiques, suivent un mouvement circulaire autour de leur axe ou de leur soleil. Tandis que les parties d’un corps se meuvent en ligne droite afin de retourner à leur tout quand elles en sont détachées, ou de rejoindre le corps le plus proche et semblable à celui dont elles proviennent si l'éloignement est devenu excessif.


Dieu et infini

Aristote rejette la réalité d’un infini en acte, ce n’est pour lui qu’un concept en puissance dont il n'y a pas d’incarnation dans l’existence. Par ailleurs, cette idée d’infini serait concurrente à Dieu et donc impossible. Lucrèce n’est pas d’accord et estime que, si un corps ne peut être limité que par un autre corps, un être incorporel et intelligible ne saurait être doté de dimensions qui le limitent, et donc Dieu doit nécessairement être infini.

Giordano Bruno considère quant à lui que, si l’univers émane de Dieu, il doit donc être infini : Ainsi sommes-nous conduits à découvrir l’effet infini de la cause infinie, la trace vivante et véritable de la vigueur infinie 1. Pour lui, Dieu est l’âme de l’univers infini. Dieu et l’univers sont les deux faces d’une même pièce, donc toujours inévitablement associés et infinis.


Puissance et acte

Pour Giordano Bruno, comme pour Lucrèce et les atomistes, si l’homme est capable de concevoir l’infini en puissance, s’il dispose de la capacité d’imaginer des grandeurs qui s’accroissent à l’infini et de concevoir un corps infini, alors cela témoigne de l’existence de l’infini en acte. Selon eux, notre imagination ne crée rien de nouveau, elle se borne à imiter la nature. Comme la nature ne fait rien en vain, et ne saurait donc nous avoir donné une capacité inutile, si nous pouvons nous représenter l’infini, c’est qu’il existe. L’infini en puissance, exprimé par les désirs des êtres individuels, doit trouver sa source dans l’infini en acte.

Enfin, la vision moniste du monde de Bruno l’amène à considérer que la réalité doit être ramenée à un seul principe, à l’opposé des théories dualistes. Par conséquent, il exclut toute médiation entre Dieu et le monde, ils sont indissolublement unis. L'actif et le passif ne font qu’un. Forme et matière coïncident. Il existe une unité fondamentale du cosmos où l’acte et la puissance ne sont qu’un. Puisque la puissance active de Dieu et la puissance passive de l’univers se correspondent, l’univers doit donc forcément être infini en acte.


Univers uniforme


Dieu est à la fois le tout et partout en toutes choses

Comme déjà évoqué, la philosophie moniste de Giordano Bruno, dans les pas de Nicolas de Cuse, soutient l'unicité de la substance qui compose le monde. Dieu se situe partout, à travers son omniprésence dans sa véritable image : l’univers. Dieu est dans toutes les choses sans perdre son unicité. Il représente justement le tout en étant l’être de chaque créature.

Bruno exprime ainsi : Vous voyez donc comment toutes les choses sont dans l’univers et l’univers dans toutes les choses, nous dans lui et lui dans nous ; ainsi tout coïncide dans une parfaite unité 2.

Il rejette la structure traditionnelle dualiste du monde qui sépare la Terre, imparfaite et corruptible, des cieux, parfaits et incorruptibles, avec Dieu au-delà des bornes de l’univers. Pour lui, il n’y a pas de lieu où la divinité soit plus présente qu’ailleurs. C'est ainsi qu’il réalise un premier pas vers l’unification de la physique terrestre et de la physique céleste.


Univers homogène

En postulant que les mêmes lois expliquent les changements des corps terrestres et le mouvement des corps célestes, Bruno conçoit que la matière dans l’univers est soumise à des lois homogènes. Pour lui, l'anthropocentrisme est une maladie engendrée par un usage naïf des sens et les causes qui ont produit notre système solaire sont partout les mêmes. Comme le soutenait Lucrèce, il pense que l’univers est infini et échappe à nos sens mais que l’uniformité de la matière et des lois qui la gouvernent autorise à supposer que sa structure ne change pas.


Mondes pluriels

Une des conséquences d’un univers homogène est que des mêmes causes produisent de mêmes effets, on peut donc postuler que d’autres mondes semblables au nôtre existent.

Par ailleurs, si la puissance et l’acte sont les deux faces d’une même pièce qu’est Dieu, âme de l’univers, alors il n’y a pas de différence entre le possible et le réel. L’univers doit être peuplé d’étoiles comme notre soleil qui s'étendent au-delà de celles que nous voyons, entourées d’autres planètes semblables à la Terre et qui nous restent invisibles. Il semble alors inconcevable que la capacité de contenir des mondes demeure inactive pour l’éternité.

On peut donc en déduire non seulement la possibilité des mondes infinis, mais aussi leur nécessité. Dans cette vision du monde, chaque étoile et chaque monde peuvent être considérés comme étant au centre de l’univers, car leur position par rapport à l'horizon est égale à celle des autres.


Métamorphoses


Le cosmos n’est pas quelque chose de différent du rassemblement de ses parties mais il est bien le tout dans sa pluralité, dans son expression plurielle. L’univers est dans toutes ses parties sous la forme de la diversité. Il assimile la toute-puissance de la divinité avec la puissance de la matière. Selon Bruno, toute diversité qui consiste dans le changement n’est pas l’être, n’est pas l’essence, mais condition et circonstance de l’être ou de l’essence.

De même que l’univers est tout, partout et en tout, son centre est partout et sa circonférence nulle part, et ses dimensions spatiales et temporelles coïncident. Les étoiles sont soumises à la loi de la vicissitude universelle qui gouverne le changement et la succession des formes dans la matière. Parce que la matière doit réaliser tous les possibles, revêtir tour à tour toutes les formes afin de devenir tout successivement dans le temps. Afin qu’en toutes ses parties, pour autant qu’elle en est capable, elle devienne tout, elle soit tout sinon en un même instant d’éternité, du moins en différents temps, en divers instants d’éternité successivement et tour à tour 3.

Cette succession temporelle de métamorphoses infinies incarne le rythme qui gouverne la vie de l’univers de toute éternité. La métamorphose représente des changements infinis qui exclut toute forme de retour du même et permet à la matière, au moins dans le temps, de devenir tout.


Conclusion


Les seuls outils dont dispose Giordano Bruno pour départager les différentes visions du monde sont les observations permises par ses sens, la logique de sa raison et sa foi. A une époque où les découvertes scientifiques remettent en question la manière de se rapporter au monde, il y a un besoin ardent de produire du sens et d’inventer des concepts nouveaux pour expliquer la nouvelle réalité. Son analyse est trop hardie pour son temps, qui ne s’est pas encore délesté de ses croyances.

Il est tentant de taxer d'obscurantistes ceux qui condamnent Bruno à mort lorsqu’on est éclairé par le savoir scientifique des siècles suivants. Pourtant, nous devrions nous sentir familiers avec la peur générée par une vision du monde qui change trop vite. À la Renaissance, les hommes s’accrochent à une vision cohérente et rassurante du monde, effrayés par le chaos présenté par la science. De même aujourd’hui, les théories complotistes n’ont pas d’autre rôle que celui de proposer une vision simple et cohérente du monde pour mieux nier sa complexité.

Les moyens ont changé mais le but reste le même : face à l’absurdité du monde et à sa complexité, les êtres humains sont tentés de lui chercher une explication simple et cohérente.



Auteure de l'article :

Stéphanie Lehuger anime le podcast "Le chemin de ma philosophie" qui encourage à exercer son esprit critique et construire sa propre opinion.

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1 G. Bruno, Œuvres complètes, volume II, collection dirigée par Y. Hersant et N. Ordine, Paris, 1994, p. 50.
2 Ibid., volume III, p. 280.
3 Ibid., volume II, p. 254-256.