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couverture du livre

L’oubli du labeur. Arendt et les théories féministes du travail


Le labeur désigne l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction de la vie, qui sont pourtant socialement dévalorisées et largement oubliées par la philosophie.

L’ouvrage se propose de revisiter cette catégorie, telle que définie par Hannah Arendt, en la mettant en relation avec des concepts issus des approches féministes, comme le care, la subsistance et la reproduction sociale.


Voir aussi : Travail


Le labeur, oublié par la philosophie

Le labeur n’a pas été véritablement un objet des philosophies du travail, qui se sont davantage concentrées sur le travail en tant qu’il réalise les êtres humains.

On peut définir le labeur comme un travail nécessaire à la vie, au sens où il répond à des besoins ; on ne peut le différer (c’est un travail qui doit être fait, qui n’attend pas), et enfin c’est un travail qu’on souhaite déléguer parce qu’il est jugé pénible et dégradant. Un tel travail peut être repéré de façon à chaque fois spécifique dans la plupart des sociétés. Il est à la fois fondamental et souvent pénible. Invisible socialement, il a été largement oublié dans la philosophie.

La distinction arendtienne entre labor et work

Pour l’explorer, on peut recourir à la philosophie de Hannah Arendt, et notamment à sa distinction entre labor et work dans Condition de l’homme moderne (1958), en modifiant la traduction habituelle par travail et œuvre.

Traduire par labeur (labor) et travail (work) permet de faire apparaître toute la philosophie de l’activité d’Arendt, et de montrer qu’elle a donné une place décisive à ce labeur voué à la reproduction de la vie : il est la condition de toutes les activités. Arendt en fait une véritable phénoménologie.

L’ouvrage fait ainsi le pari selon lequel il est intéressant, à la suite d’Arendt, de prendre en considération philosophiquement le contenu des activités : la catégorie arendtienne de labeur envisage certaines activités du point de vue de leur rapport au corps, du point de vue de leur rapport au temps (à la fois leur nécessité et leur fugacité), et du point de vue de leur dévalorisation (plutôt qu’elle ne les dévalorise).


Si, pour Arendt, on ne se réalise pas dans le labeur – mais bien davantage dans l’action politique –, elle a eu le mérite de montrer que le labeur est une activité irréductible. Elle a analysé son oubli depuis l’Antiquité, puis son déni, lorsque les philosophes du travail parlent de work alors qu’ils décrivent un labor, une pure dépense d’énergie, une production incessante immédiatement consommée, un travail qui ne produit « que la vie ».

En critiquant Marx, Arendt le rejoint finalement : le travail effectué dans les conditions capitalistes est un labeur qui suit une logique de dévoration. Il menace les objets et la stabilité du monde. Il renvoie au simple renouvellement de la force de travail d’individus ramenés à leur espèce biologique, et peine à fonder une coopération.

Arendt ne se borne pas à mettre au jour une catégorie anthropologique ; elle propose véritablement une critique sociale du travail, en analysant ce qu’elle appelle la « croissance non naturelle du naturel » liée à l’accumulation du capital.

Plus globalement, Arendt critique l’extension moderne de la nécessité : ce qui permettait de libérer du temps pour la politique ou la pensée chez les Grecs – la skholé – est devenu un temps assujetti au travail dont la logique s’étend et prédomine, tout en restant déniée.

Trois stratégies face à la nécessité

L’ouvrage resitue la perspective arendtienne au sein des trois stratégies déployées par la philosophie face à la nécessité.

La première stratégie (qu’Arendt rejoint en partie, ce qui la conduit à miner sa propre analyse du labeur) est une stratégie de dépassement de la nécessité ou stratégie de libération, qui entend « régler » la question du labeur, s’en délivrer, voire s’en débarrasser.

On la trouve chez les Grecs, et on en retrouve des traces dans certaines lectures de l’idée marxienne d’une sortie de la nécessité pour entrer dans le règne de la liberté (avec l’idée selon laquelle l’automatisation du champ de la nécessité, et du travail pénible et aliéné qu’il recouvre, permettrait la liberté de se réaliser dans des activités créatrices).


Une deuxième stratégie vise à articuler nécessité et liberté en intégrant le labeur dans l’ensemble des activités de travail, selon un continuum. Cette deuxième stratégie, que nous appelons stratégie d’intégration ou de valorisation est à l’œuvre dans les approches critiques. Elle entend montrer l’intérêt du travail domestique comme véritable travail pleinement accomplissant.

L’ouvrage montre que si le dépassement de la nécessité encourt le risque de l’oubli ou du déni du labeur, la stratégie d’intégration menace de dissoudre la spécificité du labeur, et de manquer sa négativité : tout labeur est envisageable comme un travail que l’on peut se réapproprier, dans lequel on s’engage subjectivement. Il n’est pas appréhendé dans sa négativité irréductible.


Une troisième stratégie philosophique face au labeur est la stratégie de la reconnaissance ou de la prise en charge : il s’agit de reconnaître la spécificité du labeur en tant que tel, sans la dissoudre. On en retrouve des éléments chez Arendt dans le cadre de son analyse de la condition et de la conditionnalité des activités. Cette dernière stratégie est surtout celle des approches féministes qui ont su explorer la dimension laborieuse et en diagnostiquer l’oubli, ou plutôt le déni. Ces deux dernières stratégies sont adoptées par les approches féministes.


Le diagnostic d’Arendt demeure ambivalent, il se tient entre la tentation de la première stratégie et la mise en œuvre de la dernière. L’attention portée à la négativité d’un certain type de travail et à son irréductibilité ne saurait saisir le tout du labeur, mais elle a l’intérêt de contrebalancer la tendance générale de la philosophie à valoriser le travail.

Un rapprochement avec les approches féministes

Il apparaissait dès lors pertinent de se tourner vers les théories féministes pour enrichir cette catégorie de labeur : malgré les critiques que les féministes ont adressées à Arendt, le labeur a une affinité frappante avec les catégories féministes de care, de subsistance et de reproduction sociale.

Les approches féministes ont des outils pour saisir ce travail invisible, elles ont-elles-mêmes cherché à mettre au jour un type de travail naturalisé sous la forme de qualités féminines ou d’amour, le travail domestique, et l’ont revendiqué comme travail, même si elles l’ont fait dans des cadres théoriques différents.

L’ouvrage explore cette affinité entre l’invisibilité du labeur et le caractère discret du travail de care – ce travail visant à « maintenir, perpétuer et réparer notre “monde” » – dont on ne prend finalement conscience que lorsqu’il n’est pas fait.

L’intérêt des éthiques du care, de Carol Gilligan à Joan Tronto, est de montrer la spécificité de ces activités qu’il faut dissocier des qualités de celles qui les exécutent ; pour une large part, elles ont adopté une stratégie d’intégration et de valorisation, afin de mettre en lumière les compétences spécifiques et le sens de ce travail. La notion de care permet de préciser celle de labeur, qui renvoie à un type d’activités au sein du foyer mais aussi dans le travail rémunéré.


L’ouvrage met également en lumière l’affinité entre le caractère fondamental du labeur et la subsistance.

Les approches écoféministes de Maria Mies, Vandana Shiva ou encore Veronika Bennholdt-Thomsen, font apparaître l’importance des travaux dévalorisés parce qu’ils sont associés à la sphère de la nécessité, en montrant que la liberté et l’autonomie doivent être recherchées dans la nécessité.

La notion de subsistance permet de mettre en lumière un sens positif du travail nécessaire, un concept positif de labeur autonome au sens d’une prise en charge de ses propres besoins, qui s’oppose à la fois aux activités marchandes et productives, et aux activités de reproduction qui les accompagnent (la « housewifization ») comme leur envers, et qui sont prises dans le système marchand, à la manière d’un travail gratuit et exploité.


Enfin, l’ouvrage éclaire le caractère conditionnel du labeur à la lumière du concept de reproduction sociale.

Nées dans les années 1970 du mouvement de revendication du salaire au travail ménager, Wages for Housework (en particulier autour de Mariarosa Dalla Costa, Selma James, Silvia Federici et Brigitte Galtier), les théories de la reproduction sociale permettent de préciser le rôle de critique sociale et de critique du capitalisme que la catégorie de labeur peut jouer.

Leur analyse prolonge Marx en remédiant à un impensé de sa théorie, la reproduction de la force de travail en tant qu’elle a lieu hors du lieu de travail, au sein du foyer, par le travail reproductif. Elles mettent en lumière son rôle de condition de la production, et visent, en promouvant par exemple la grève féministe, à subvertir l’organisation sociale du travail reproductif, selon un double front : la socialisation par l’Etat et ses logiques patriarcales, et l’abandon au marché. C’est donc toute la coopération sociale qu’elles invitent à revoir.

C’est ce concept affiné de labeur qu’il faut remettre au cœur de la philosophie sociale.

Politiques du labeur

L’ouvrage expose les rares pistes de réorganisation sociale et politique, et en particulier de répartition du labeur envisagées par les philosophes. Ces pistes supposent une réflexion sur la nature du travail, sur sa place dans la société, mais aussi sur l’injustice et la domination.

Le modèle de Michael Walzer est l’un des rares à analyser le travail pénible comme travail qui doit être fait par quelqu’un : il met au jour les difficultés de la délégation pour une théorie de la justice. Le modèle d’Axel Honneth, dans une tout autre perspective, montre la nécessité d’une détermination démocratique de ce qui a une valeur fondamentale pour la reproduction de la société. C’est dans le modèle de Nancy Fraser que l’on trouve, enfin, une critique du travail laborieux du point de vue du genre, mais aussi de l’intersection du genre avec la classe et la race.


Il nous semble que la prise en considération du labeur par les philosophies du travail invite à penser le travail selon un prisme nouveau : non pas seulement un travail réalisateur ou épanouissant sur un plan subjectif, mais un travail jugé selon la mesure dans laquelle il contribue à la reproduction de la vie sociale, en son sens le plus fondamental.

Auteure de l'article :

Katia Genel est professeure au département de philosophie de l’Université Paris Nanterre, spécialiste de philosophie allemande et de philosophie sociale et politique. Ses recherches portent notamment sur la théorie critique de l’École de Francfort, le travail et le féminisme.