couverture du livre

Heidegger et l'école de Kyôto



Quelle est la portée du célèbre mais énigmatique « entretien » de Heidegger avec un Japonais ? La mention élogieuse de trois membres de l’école de Kyôto par le philosophe allemand au cours de l’entretien nous donne une indication et nous pousse à explorer ce mouvement de pensée — lequel se révèlera décisif dans l’effort de la conscience japonaise contemporaine pour s’insérer dans l’universalité du discours philosophique.


Auteur : Heidegger


Déconstruction de la métaphysique occidentale et réorientation de la pensée


La pensée heideggerienne, saisie dans sa globalité, nous fait découvrir comment sa relecture de l’histoire de la métaphysique occidentale peut conduire, particulièrement dans les propos orientalisants de la dernière période, à une méditation soucieuse de diversité culturelle, mais aussi de préservation de la nature face aux périls de la technique (la mise à « dis-position » de l’étant par le Ge-stell). Et elle suggère que ce sera sans doute l’enrichissement de la pensée grâce aux autres civilisations qui pourra secourir une humanité confrontée à une crise spirituelle dont l’ampleur est désormais planétaire.

Le livre progresse depuis les positions ontologiques de Heidegger (surtout sa déconstruction de l’onto-théo-logie) pour se diriger vers celles, moins familières, de l’école de Kyôto – la mouvance philosophique la plus significative du Japon du XXème siècle. Bernard Stevens cherche alors à présenter : les grandes lignes de ce mouvement, les raisons de sa réceptivité à Heidegger, la manière dont l’herméneutique heideggérienne s’y trouve revisitée en fonction de quelques grands thèmes de la pensée orientale. Une méditation sur le modernisme pictural accompagne toute la réflexion — l’art permettant en quelque sorte une « illustration » des métamorphoses que subit la pensée philosophique, confrontée désormais à toute l’étendue de l’écoumène.

L’entreprise met en relief la fécondité de l’éclairage que jettent l’une sur l’autre la pensée heideggerienne et celle de l’école de Kyôto, l’auteur soulignant des convergences réelles au sein d’une commune quête philosophique de l’universel et du vrai. Si Heidegger et Nishida (1870-1945), le fondateur de l’école de Kyôto, étaient manifestement animés par des préoccupations semblables, ils ne connaissaient que peu leurs travaux respectifs. Il y eut par contre une influence manifeste et considérable du penseur de la forêt noire sur la celle du principal disciple de Nishida : Nishitani (1900-1990), lorsque ce dernier, nourri des traditions culturelles orientales (bouddhisme mahâyâna surtout), propose un remaniement remarquablement fécond de certains thèmes heideggeriens : le néant, le nihilisme ou encore l’être-en-dette,… Il en va de même avec d’autres penseurs japonais que l’étude de Bernard Stevens évoque brièvement.


Trois exemples de la fécondité de l’herméneutique heideggerienne du au Japon


Après avoir présenté Nishida Kitarô, créateur de la « logique du lieu » et fondateur de l’école de Kyôto, le dialogue s’approfondit en interrogeant, parmi les disciples de ce dernier, ceux qui ont entrepris un véritable apprentissage auprès de Heidegger, mettant en pratique sa méthode herméneutique, dans leur contexte culturel propre, animé principalement par le confucianisme et bouddhismes. C’est donc leurs textes qu’il nous faut lire pour pouvoir avancer dans ce dialogue. C’est ainsi que l’on abordera essentiellement la Daseinsanalyse de Kimura, l’éthique de Watsuji et l’ontologie religieuse de Nishitani, auteur du monumental « Qu’est-ce que la religion ? » (un ouvrage connu en USA sous le titre mal inspiré de « Religion and Nothingness »).

Enfin l’annexe nous dévoilera la version encore peu connue de l’interlocuteur japonais de Heidegger lors de son célèbre entretien, rappelant au passage comment le comte Kuki avait jadis éveillé l’intérêt du penseur de la forêt noire pour le pays du soleil levant.



Auteur de l'article :

Bernard Stevens est professeur de philosophie à l'université de Louvain-la-Neuve. Ancien directeur de programme au Collège International de Philosophie, il donne des cours dans plusieurs universités européennes et asiatiques.