couverture du livre

La philosophie de Vladimir Jankélévitch



Peu de commentateurs se sont lancés dans une lecture exhaustive de la philosophie de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicologue du siècle dernier, fils d’intellectuels russes ashkénazes. Et pour cause, il est difficile de résumer une œuvre aussi dense que celle de l’auteur du Traité des vertus, du Je-ne-sais-quoi et le presque rien ou de l’Imprescriptible.

C’est ce qu’Isabelle de Montmollin entreprend dans ce livre à la prose exigeante. Voici un résumé de l’ouvrage…


Auteur : Jankélévitch


Une fois passé l’obstacle que constituera sans doute cette prose pour les moins aguerris, la lecture est passionnante. Poursuivez !

Parce qu’en préambule, Isabelle De Montmollin précise ses intentions. Le livre n’est ni critique, ni historique. Avant de critiquer, il faut comprendre 1, écrit-elle. Comprendre Jankélévitch, c’est accepter que ce penseur du « je-ne-sais-quoi », dont il semble a priori qu’il traite de petites choses, a beaucoup à nous dire sur le monde.

Comme Socrate, sa pensée déconcerte. Comme Socrate aussi, Jankélévitch s’avère au premier chef un catalyseur d’enthousiasme 2, au sens étymologique du terme cette fois : une inspiration divine. Il nous parle de l’intime (de l’amour, de l’innocence, du pardon), et il en parle en homme total selon la formule de la commentatrice, c’est-à-dire en assumant son engagement. Il y a un parti pris chez Jankélévitch, qui n’est pas tant un observateur qu’un philosophe de l’action. Être un disciple de Jankélévitch serait apprendre à être vertueux, c’est-à-dire à se dépasser, à se métamorphoser, à fuir la paresse et à découvrir ce qui se trouve au-delà de soi, et peut-être aussi à travers : ce je-ne-sais-quoi qui est l’essence de l’homme.


Des sources multiples


En introduction, Isabelle de Montmollin présente la philosophie de Jankélévitch comme une musique - dans le style - et un voyage - dans le ton et les inspirations. Le premier chapitre, précisément, s’intéresse à ses inspirations : des philosophes (de Platon à Bergson), des mystiques (Eckhart), des « penseurs religieux » (Fénelon), des romantiques, des écrivains russes, la Bible.

Après avoir longuement détaillé les sources du philosophes, Isabelle de Montmollin décrit sa philosophie comme une longue quête d’enfance perdue (d’innocence citérieure) à une enfance reconquise (innocence ultérieure.) Il y a du Proust chez Jankélévitch, même s’il s’inspire plutôt des russes. À [Tolstoï et Dostoïevski], Jankélévitch paraît devoir beaucoup, notamment quant à sa conception de « l’innocence » et du « printemps ». Le renouveau, la renaissance, ce « mystère printanier » que l’homme doit aller chercher au fond de soi 3, poursuit la commentatrice.


L’innocence et l’enfance


C’est l’innocence, concept cardinal de sa philosophie, qui nous mène au Traité des vertus. En effet, l’innocence comme « manière d’être » ou façon de vivre est chez le philosophe le meilleur accès à la vertu. Les vertus majeures chez Jankélévitch sont au nombre de sept : courage, fidélité, sincérité, modestie, humilité, justice, amour. Le courage est ce qui pousse l’homme à persévérer dans son être, selon la formule spinoziste : quand l’homme ne se projette plus, la joie s’embourbe, la grâce s’émousse et le courage devient routine ; nous n’avons plus que des manies, des amitiés et des satisfactions bourgeoises, et nous ne retrouvons plus le divin instant, l’instant génial et inspiré qui faillit crever notre finitude... 4. C’est en cela que la philosophie de Jankélévitch est à ce point orientée vers l’agir.

L’appel à une innocence retrouvée est aussi une lutte contre la vie quotidienne figée dans le présent. Paradoxalement, le recours à l’enfance permet de puiser dans l’étonnement une forme de courage, une force de vivre. Elle évite l’aveuglement devant ce « je-ne-sais-quoi », la marque de fabrique de Jankélévitch. Avec ce concept, Jankélévitch essaie de changer le regard de l’homme sur lui-même. Il l’invite à voir à travers l’homme et les choses un quelque-chose, un presque rien, qui serait le charme qui se dégage des choses sitôt contemplées pour elles-mêmes, en dehors des nécessités utilitaires 5. Pour le percevoir, il faut pouvoir se détacher du superflu, du trop-visible. Contrairement aux tendances majeures du monde contemporain qui cherchent à nous remplir, Jankélévitch est une philosophie du « faire le vide ». Faire le vide, c’est retrouver l’enfance. C’est accéder à la vertu - à la pureté. C’est être neuf pour accueillir l’autre.


L’amant et Dieu


On comprend désormais pourquoi l’amour et Dieu ont, dans la philosophie de Jankélévitch, une telle importance. Jankélévitch dit quelque part que notre vie devrait ressembler à une petitesse encadrée entre la grâce initiale du courage et la grâce terminale de l’amour 6, rappelle Isabelle de Montmollin.

Parmi les influences majeures de Jankélévitch figure Martin Buber, grand philosophe israélo-autrichien, auteur de l’ouvrage Je et Tu (1923). Dans ce dernier, le philosophe insiste sur la place de l’Altérité dans la construction de la personne. Chez Jankélévitch, l’Homme dans sa solitude n’est pas grand-chose – presque rien selon les termes du philosophe. C’est la relation qui sort l’individu de l’égocentrisme, péché suprême. C’est pourquoi Isabelle de Montmollin peut écrire que cette éthique de l’amour culmine en un acte créateur unique que le sujet doit - dans le même temps qu’il accueille la grâce - découvrir au fond de lui, et qui fait de lui une personne. C’est l’autre, c’est l'amant. L’amant ou Dieu, puisque, comme l’explique la commentatrice ressaisir le sens de l’amour, c’est donc assumer l’importance vitale, voire religieuse, du lien, qui seul donne sur une Présence, puisque l’instant plénier n’est jamais fonction que d’un Je-Tu.

Le sujet est lui-même, on l’aura compris, pris dans un élan créateur. Le sujet est véritablement sujet dès lors qu’il est capable de sortir de soi.

Aimer, donner, pardonner, créer - ces quatre mots désignent quatre formes d’initiative, quatre formes d’innocence : sous ces quatre formes la conscience accomplit un mouvement efférent et direct vers l’autre ou vers l’objet, un mouvement sans retour sur soi [V, p. 933]. Par exemple, à l’encontre de l’excuse, rationnellement justifiée, calculée, pesée, le pardon, immotivé, a pour caractéristique de dédaigner les preuves, qui toujours reviennent en arrière, et de pardonner justement parce que la faute s’avère inexcusable. 7


Une formidable entrée dans le monde vertueux de Vladimir Jankélévitch.


Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 p.6
2 p.8
3 p.45
4 p. 213 (Citation de Jankélévitch).
5 p. 86
6 p.322
7 p.339