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L'éveil de la subjectivité
Jérôme BordLa pensée de Kierkegaard se réduit-elle, comme on le dit souvent, à quelque irrationalisme ?
Celui qui invoquait allégrement l’absurde et le sacrifice de la raison, allant de paradoxe en paradoxe au gré de ses pseudonymes, saurait-il même prétendre au rang de « penseur » ?
Ou bien tombe-t-il, comme l’affirmait un certain auteur allemand, dans la catégorie visiblement méprisable des « auteurs religieux » ?
Cet ouvrage cherche à montrer qu’au-delà des caricatures qu’on peut s’en faire, l’œuvre de Kierkegaard, certes multiforme et polyonymique, présente une fantastique cohérence interne, reposant sur l’idée – bien connue mais souvent mal comprise – selon laquelle « la subjectivité est la vérité ».
La critique de la modernité
De sa thèse de doctorat sur le concept d’ironie à ses ultimes pamphlets contre l’Église danoise, Kierkegaard n’a cessé de mettre l’accent sur la question de la subjectivité ou, pour être plus précis, sur la question de la subjectivité existante.
Après le déclin des grands systèmes idéalistes, il ne s’agissait pas tant pour lui de revenir à quelque obscur subjectivisme – comme cela lui a été maintes fois reproché –, mais plutôt de remédier à une objectivité abstraite et impersonnelle, née du dévoiement de l’hégélianisme.
Or l’un des visages, sinon le visage de cette objectivité, c’est ce que Kierkegaard appelle communément le Spidsborger : la mentalité petite-bourgeoise, qui réduit le sérieux existentiel (dont le principe est « le singulier [den Enkelte] ») à un sérieux purement mondain, ne subsistant qu’à travers la comparaison interindividuelle et, finalement, s’épuisant en un désespoir qui ne dit pas son nom : l’insensibilité spirituelle.
Les premiers chapitres de cet ouvrage entendent rendre compte de la critique kierkegaardienne du Spidsborger et de son impact sur la chrétienté danoise (le protestantisme étant, depuis le XVIe siècle, religion d’État au Danemark). L’enjeu est de voir comment cette figure et, plus exactement, comment la rationalité qui la sous-tend – la « sagacité [Klogskab] », reposant sur le vraisemblable –, a pu se défaire de l’éthique et de l’éthico-religieux (qui constituent la subjectivité existante en tant que telle) au point de produire au Danemark, sous couvert de christianisme, la forme la plus raffinée de la mondanité et du paganisme
1.
La stratégie kierkegaardienne
Une fois exposée la critique du Spidsborger et de sa rationalité, l’étude se poursuit en envisageant l’œuvre kierkegaardienne en ce qu’elle a de plus intime.
Toute cette œuvre, lit-on dans le Point de vue explicatif, se rapporte au christianisme, au problème du devenir chrétien, avec des visées polémiques directes et indirectes contre cette formidable illusion qu’est la chrétienté, ou la prétention que tous les habitants d’un pays sont, tels quels, des chrétiens
2.
Le chapitre qui suit s’intéresse ainsi à la stratégie littéraire et philosophique de Kierkegaard. Il s’agit de montrer que l’objectif du philosophe danois, à travers sa pléiade de pseudonymes, n’est pas d’assurer ses arrières, loin s’en faut, mais plutôt de présenter le christianisme dans toute son intransigeance – indirectement via des auteurs non-chrétiens comme Johannes de Silentio ou Johannes Climacus et directement via des auteurs chrétiens comme Anti-Climacus.
Kierkegaard cherche par là à donner à ses contemporains la possibilité de se défaire d’un rapport mondain avec le christianisme (rapport conditionné par la chrétienté danoise) pour leur permettre de se positionner honnêtement vis-à-vis de celui-ci : par le scandale ou par la foi, ce afin de préserver la subjectivité existante.
L’étude s’oriente alors vers une présentation de la rationalité chrétienne en tant que telle, en rupture avec la rationalité mondaine voire spéculative du Spidsborger.
Si cette dernière a pour maître-mot le vraisemblable et s’efforce de tout convertir en vraisemblable, rejetant tout bonnement ce qui lui résiste (l’éthique et l’éthico-religieux en particulier), la rationalité chrétienne s’ouvre en revanche à l’invraisemblable, sans chercher à le comprendre, c’est entendu, mais en poussant le sujet à reconnaître sa propre négativité – reconnaissance qui n’a, dans ce cadre, d’autre nom que celui de « foi ».
La thèse défendue est que la rationalité chrétienne, au-delà de tous les « sauts de la foi » (expression qui n’apparaît d’ailleurs jamais sous la plume de Kierkegaard), n’a rien d’un fidéisme, d’un suprarationalisme ou d’un irrationalisme, mais représente simplement une alternative à la rationalité du Spidsborger, alternative qualifiée, à la suite de Richard McCombs, de « paradoxale », en ce qu’elle repose sur une révélation.
Mais précisément parce qu’elle repose sur une révélation et invite à s’ouvrir à l’invraisemblable – à s’y ouvrir existentiellement –, la rationalité chrétienne peut pleinement se comprendre chez Kierkegaard à travers la catégorie du risque.
Du risque à l’aveu
La dernière partie de l’ouvrage entend présenter cette catégorie du risque comme cheville ouvrière du christianisme.
L’intérêt n’est pas tant ici de montrer le rapport abstrait entre risque et christianisme, mais plutôt leur rapport concret, leur articulation autour de la catégorie du singulier : ce que Kierkegaard appelle l’imitation, qui détermine en propre l’individu et lui permet en un effort perpétuel, [de] rompre avec la non-vérité consubstantielle au péché et [de] s’orienter vers son être-vrai
3.
Pour présenter ce rapport concret entre risque et christianisme, deux éléments essentiels sont alors convoqués : la mort à soi-même, autrement dit la rupture continue entre l’individu et son égoïsme, et le sacrifice chrétien, l’extériorisation radicale, terminale de cette rupture.
Mais ce qui transparaît véritablement à travers cette analyse, ce à quoi conduit réellement l’ouvrage, c’est à une autre catégorie, plus fondamentale encore, qui rend humainement possible le devenir chrétien : la grâce.
Les deux derniers chapitres consistent ainsi en une étude historique et conceptuelle de cette catégorie, qui vient contrebalancer celle de l’imitation, et qui permet finalement de comprendre que la démarche de Kierkegaard, aussi polémique soit-elle, n’a d’autre but que de recueillir de ses contemporains un aveu : celui de la distance existentielle entre le Nouveau Testament et l’atténuation du christianisme ordinairement pratiqué en ce pays
4.
Pour Kierkegaard, ce n’est pas – humainement parlant – par l’imitation, sublimée dans le sacrifice, que l’individu peut concrètement advenir à lui-même, qu’il peut se réaliser en tant que subjectivité, mais par la reconnaissance de sa propre insuffisance.
Comme on peut le voir dans les dernières pages de cet ouvrage, la véritable lutte existentielle n’est en rien pour Kierkegaard une lutte pour la vérité mais contre la non-vérité : contre cette non-vérité incarnée par la sagacité, qui cherche à se défausser de l’éthique et de l’éthico-religieux par pure mondanité et qui en vient du même coup à liquider toute subjectivité.
Et c’est dans cette lutte contre la non-vérité, dans ce témoignage ô combien existentiel – que Kierkegaard cherche lui-même à porter – que la subjectivité en vient véritablement à se déployer – qu’elle en vient concrètement à s’éveiller
5.
Auteur de l'article :
Jérôme Bord est maître de conférences en philosophie à l’Institut protestant de théologie de Montpellier.
1 SKS 25, 279, NB28:82.
2 OC XVI, 3-4 / SKS 16, 11
3 p. 125
4 OC XIX, 48-49 / SKS 14, 179
5 p. 179
