couverture du livre

Emmanuel Levinas, une introduction



Dans ce livre, Maurice-Ruben Hayoun, philosophe et écrivain, spécialiste de la philosophie médiévale juive, auteur de Martin Buber, une introduction (2013) et Franz Rosenzweig, une introduction (2016) ancre la pensée d’Emmanuel Levinas dans la grandiose épistémologie de la philosophie juive…


Auteur : Levinas


Pourquoi un énième livre sur Emmanuel Levinas, demande l’auteur dans les premières lignes de l’ouvrage ? Paradoxalement, pour mettre en lumière une courant de pensée du judaïsme opposé à celui qui l’a nourri, lui-même héritier de la grande Science allemande : celui de Georges Vadja. Maurice-Ruben Hayoun a été l’élève de Georges Vadja (1908-1981), historien hongrois, comme lui un grand médiéviste de la pensée juive. Ce n’est que tard que le commentateur s’est intéressé à Levinas, par fidélité à son maître à penser.


Éléments biographiques


Emmanuel Levinas est né en Lithuanie. Quand il arrive en France (à Strasbourg) au début des années 1920, il a 18 ans. Il suit ensuite des cours de philosophie à Fribourg avant de se rendre à Paris pour recevoir les enseignements de Jean Wahl (1888-1974) ou Gabriel Marcel (1889-1973). Il sera ensuite enseignant dans diverses Universités en France, avant d’enseigner à Nanterre en 1967 puis à la Sorbonne en 1973. Maurice-Ruben Hayoun rappelle à cette occasion que si Levinas est aujourd’hui connu comme un des plus grands philosophes du siècle dernier, sa notoriété a été tardive.

Toute la famille du philosophe, restée en Lithuanie, est exterminée par les nazis. Sa femme et sa fille ont été sauvées par le critique et romancier Maurice Blanchot (1907-2003).


« La Haskala »


Maurice-Ruben Hayoun présente Levinas comme un philosophe de l’identité, lequel écrivait non sans provocation que lorsqu’on s’interroge sur son identité juive, c’est que l’on l’a déjà perdue 1 ou encore :

L’identité juive n’est donc pas une douce présence de soi à soi, mais la patience et la fatigue, et l’engourdissement d’une responsabilité : une nuque raide qui supporte l’univers. 2

Évidemment, l’Holocauste est omniprésent dans ses textes.

Ses réflexions s’inscrivent aussi dans le mouvement plus ancien de la Haskala, un mouvement de pensée des 18èmes et 19èmes siècles qui a théorisé l’assimilations des Juifs dans les sociétés occidentales. Selon la formule de Salomon Maimon, le judaïsme est un bateau échoué dans toutes les mers du monde 3. Alors, comment rester Juif en s’accoutumant aux cultures d’accueil ? C’est toute la question de la Haskala.


Pour Levinas, il n’y a pas d’opposition entre la culture particulière du judaïsme et celle des sociétés occidentales puisque le judaïsme porterait en lui les catégories de l’universel. Seules les vicissitudes de l’histoire juive, évoquant parfois une véritable martyrologie, tant les persécutions étaient fréquentes, ont conduit les sages du Talmud à ériger une haie protectrice, une véritable carapace défensive 4, précise le commentateur. Or, l’Europe du siècle dernier a constamment cherché, essentiellement par antisémitisme, à sectariser – sinon à ghettoïser – le judaïsme au profit du christianisme qui serait, lui, le véritable universel. Levinas écrit à ce propos :

Ce judaïsme à la remorque du christianisme n’est pas le judaïsme vrai… Libre à ceux qui veulent être bien reçus dans les salons à singer un christianisme auquel le judaïsme authentique n’a rien à envier 5.

Pourtant, Levinas a longtemps tenu la distinction entre judaïsme et Israël.


Après une présentation des influences d’Emmanuel Levinas et de ses ennemis (Simone Weil pour sa « passion anti-biblique », Paul Claudel qui ironisait sur les compétences commerciales des juifs, ou Baruch Spinoza qui aurait déconsidéré l’essence du judaïsme rabbinique), Maurice-Ruben Hayoun rappelle que Levinas n’a pas toujours défendu la création d’un État Juif.

Il cite ce texte des années 1930 : Oublier l’essence de la diaspora, c’est trahir l’essence même de l’histoire juive, renier un partage difficile mais admirable par les ressources d’amour et d’abnégation auxquelles il fait appel 6. Et Maurice-Ruben Hayoun de préciser que Levinas se convertira ensuite définitivement au sionisme.


De l’universel au retour en soi


Il commente ensuite Difficile liberté (1963) ainsi que les quatre lectures talmudiques de Levinas, consacrées au pardon, à la philosophie, au « complot des explorateurs » et à la justice.

Les lecteurs de Levinas sont habitués à le lire comme un penseur de l’altérité. Cette lecture originale de son œuvre nous invite à penser qu’il a été, aussi, un grand théoricien du « soi ». La quête d’identité religieuse est bien plus qu’un combat collectif : c’est un parcours personnel que Maurice-Ruben Hayoun décrit bien quand il commente le texte sur le pardon.

Il ne faut pas oublier que même si Dieu pardonne, les fautes commises envers lui constituent un dérangement dans l’ordre de la conscience morale. Il faut donc opérer un retour que les sages appellent la teshouva, le retour en soi, vers soi-même, afin de restaurer l’harmonie préexistante. 7


Conclusion


Ce texte mérite assurément d’avoir été ajouté à ceux qui peuplent déjà les bibliothèques consacrées à Emmanuel Levinas. Extrêmement complet (au risque d’être parfois un peu déstructuré), il aborde l’exégèse, la philosophie, la biographie et l’Histoire du judaïsme avec clarté et passion.


Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 p.16
2 p.59
3 p.25
4 p.221
5 p.275
6 p.120
7 p.204