couverture du livre

Lévinas, le passeur de justice



Jean-François Rey est agrégé de philosophie et docteur en Sciences Politiques. Il enseigne la philosophie à l’Université. Il est l’auteur de Lévinas autrement, paru aux éditions Peeters en 2012. Quinze ans plus tôt, il publiait ce petit et brillant essai : Lévinas, le passeur de justice. En voici une présentation…


Auteur : Levinas


Le livre commence sur une remarque : Emmanuel Levinas, qui a traversé le siècle le plus violent de l’Histoire, n’a cessé d’avoir une vie paisible – quoi que perpétuellement bouleversée par l’horreur de son temps. Depuis la Lithuanie où il est né en 1906 à Paris où il s’est éteint près de 90 ans plus tard, le parcours d’Emmanuel Lévinas a été constitué par la recherche de la paix – incarnée dans des concepts divers comme la responsabilité, l’éthique ou la non-violence.


Du visage au Juge


Face à la précarité de la paix, contre les meurtrissures de l’Histoire, Lévinas oppose, dans un esprit de résistance plus que de refuge, la paix des livres, explique Jean-François Rey en introduction de l’ouvrage (p. 12). Les philosophes, les profanes (comme Tolstoï) ou le sacré (la Bible, le Talmud) nourrissent ses lectures et construisent cette philosophie où le pacifisme, donc, fait œuvre de résistance active. Dans ce livre, il est question de transmission et de justice, à moins que pour le philosophe, ça ne soit précisément la même chose.

Quand Emmanuel Lévinas traite de la question de la justice, remarque le commentateur, il n’a pas recours aux voies classiques de la philosophie politique. Chez le philosophe, la relation au « Tu » s’incarne d’abord dans l’expression d’une confrontation avec le « visage » de l’autre, qui, par son caractère infini et profondément humain, fait naître une exigence éthique, une responsabilité vis-à-vis de cet autre qui me transmet l’expression de son visage. À cette relation interpersonnelle, fondamentale dans la construction de la philosophie de Lévinas, s’ajoute l’existence du Tiers, celui qui arbitre. C’est là que la justice se situe. Entre ces deux échelles commence la longue dialectique entre la justice et l’éthique.

La rationalité de la justice tempère l’âpreté de la relation éthique, la justice adoucit la charité, résume Jean-François Rey à la fin de l’introduction. Pour travailler cette hypothèse, le texte se divise en trois chapitres : « La relation éthique entre le fait et le droit », « Le tiers : qu’ai-je à faire avec la justice ? », et « État de César et État de David ».


La relation éthique entre le fait et le droit


Dans le premier chapitre, Jean-François Rey qualifie ce que Lévinas désigne par éthique : non pas un ensemble de normes morales qui surplombe la relation entre « je » et « autrui », ni une forme de communication, mais la confrontation au visage de l’autre que je pourrais tuer dans [et dans lequel se lit] l’interdiction du meurtre. Au-delà même du droit ou avant lui, le visage de l’autre se dévoile dans toute sa vulnérabilité et m’impose l’interdit originel : « Tu ne tueras pas ».

Cette façon d’envisager l’autre implique de sortir de la logique du dialogue pour embrasser celle de l’asymétrie. Ou plutôt d’accepter que pour que le dialogue existe véritablement, il faut sortir de soi, faire preuve de responsabilité vis-à-vis d’autrui. Comme toujours chez Levinas, le geste est dialectique. C’est en me montrant responsable vis-à-vis d’autrui que je fonde mon identité. C’est pourquoi cette éthique proprement interpersonnelle n’est pas universalisable, poursuit le commentateur. Elle se joue entre un « je » et un « tu ».


Le tiers : qu’ai-je à faire avec la justice ?


Pourtant, Lévinas croit à la justice et à la démocratie. Il croit donc en la société. C’est l’objet du deuxième chapitre. La justice n’est pas l’ordre légal, la machinerie judiciaire, la légalité régissant des masses humaines dont on tirerait une technique d’équilibre social mettant en harmonie des forces antagonistes, rappelle Jean-François Rey.

En cela, l’opposition entre charité (ou éthique) et justice n’est pas binaire. C’est parce que l’État a des visages, qu’il est lui-même responsable vis-à-vis de l’autre que la justice est possible. En aucune façon, lit-on chez Lévinas, la justice n’est une dégradation de l’obsession, une dégénérescence du pour l’autre.

Cependant, justice et éthique ne se superposent pas. On retiendra ces citations extraites de l’œuvre de Lévinas : Il y a des larmes qu’un fonctionnaire ne peut pas voir ou encore Le système immanent des lois est alourdi et toujours débordé par l’exigence venant d’ailleurs.


État de César et État de David


Qu’est-ce que la bureaucratie ? Un aveuglement devant les larmes d’autrui. C’est par cette réflexion que le troisième chapitre sur l’État est engagé. Jean-François Rey rappelle la difficulté, pour l’intellectuel juif qu’est Emmanuel Lévinas, l’apparent paradoxe à se donner un Roi quand on est déjà élu. Le politique, du point de vue du Livre, reste du domaine du mal. Et même là où l’État et le Talmud se rencontrent, l’État est attaché à des préoccupations de court-terme qui heurtent le projet messianique de la justice absolue.

Mais ce projet a besoin de la justice, car le danger tapi dans la dévalorisation du politique est celui d’un assujettissement, proprement politique lui aussi, au pouvoir des clercs. C’est ce lien, paradoxal, toujours retravaillé dans la dialectique qui pousse Lévinas à écrire qu’une humanité morale antérieure à toute révélation est présupposée par la révélation. Autrement dit, l’indépendance de l’État et de l’ordre religieux garantit d’éviter le triomphe de deux écueils : la théocratie ou la justice oublieuse de ce qui la transcende.


Jean-François Rey résume : La justice déborde l’ordre. Le système judiciaire n’est pas la source de la justice. Pour autant, c’est la miséricorde au cœur de la justice qui suscite et rend possible une assemblée d’hommes justes. Qu’est-ce qu’un homme juste ? C’est un médiateur, au sens où il recueille un mouvement du cœur qui ne vient pas de lui et qui va au-delà de lui. On comprend mieux le titre du livre.


Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit