couverture du livre

Paul Ricoeur



« Tout ce que Ricoeur n’était pas ». Voilà le titre qu’on aurait pu donner à cet ouvrage. Olivier Mongin revient sur 80 ans d’un parcours intellectuel international triomphant, encore mal compris.

Dans les disciples de Ricoeur, combien sont réellement fidèles à sa pensée ? Parmi ses détracteurs, n’y aurait-il pas quelques fidèles qui s’ignorent ?

Voici une présentation de cet ouvrage…


Auteur : Ricoeur


Quiconque veut connaître l’oeuvre de Paul Ricoeur devra tôt ou tard se confronter à la lecture de l’oeuvre éponyme d’Olivier Mongin publiée il y a près de vingt-cinq ans. Il s’agit de la première synthèse complète de l’œuvre du philosophe. Ricoeur avait 81 ans. Longtemps directeur de la revue Esprit où Ricoeur a gravité en maître, Olivier Mongin a bien connu le philosophe. Pour l’anecdote, c’est le même Olivier Mongin qui a convaincu Emmanuel Macron, assistant de Ricoeur sur La mémoire, l’histoire, l’oubli, d’entrer au comité de rédaction de la revue à la fin des années 2000. N’est pas une star qui veut.

Quand Olivier Mongin écrit Paul Ricoeur, ce dernier est rentré depuis quinze ans des États-Unis où il a vécu et enseigné dix ans à partir de 1970 à la Divinity School de Chicago où siégeait avant lui le grand Paul Tillich. Quelque peu oublié après son départ précipité de l’Université de Nanterre dont il était le doyen, Ricoeur est accueilli en triomphe à son retour de Chicago et bénéficie d’une « reconnaissance tardive ». Entre admiration et méfiance, Ricoeur suscitait en France des émotions contradictoires en parti, explique Olivier Mongin, parce qu’il était mal lu ou mal compris.


Les fausses étiquettes qui rassurent


Dans son introduction, Olivier Mongin insiste sur le fait que Ricoeur, comme c’est souvent le cas avec les pensées que l’on a du mal à étiqueter, a été associé à des causes qui n’étaient pas les siennes. L’erreur des commentateurs aurait été d’en faire un « philosophe français » alors que Ricoeur s’est toujours nourri d’une double influence allemande (post-hégélienne) et anglo-saxonne. Aussi était-il très éloigné des combats propres à la philosophie de l’Hexagone.


Olivier Mongin remarque par exemple comment le philosophe a été assimilé :

1. À l’humanisme de l’époque. C’est le paradoxe : Ricoeur apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux bénéficiaires du regain contemporain de l’humanisme alors qu’il n’a jamais accordé le moindre crédit à ce terme ambigu 1. Par humanisme, il faut entendre, dans la France des années 1960, tous les non-structuralistes, et dans les années 1980, les rédacteurs du célèbre Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens (Paris, Grasset, 1991).

2. Certains, pour le décrédibiliser, ont voulu en faire une sorte de théologien caché (ce que Mongin appelle « la christianisation involontaire » alors que Ricoeur, malgré ses convictions protestantes, n’a eu de cesse de distinguer philosophie et protestantisme et de défendre la laïcité. Sa laïcité est philosophique et politique. Olivier Mongin écrit : Ricoeur (…) s’interroge sur les conditions permettant d’avoir encore « confiance » dans la possibilité d’une action, d’avoir confiance en soi, en l’autre et en l’histoire. Bref, de croire, dans un sens non-religieux, que l’histoire est encore possible 2. De la même façon que le théologien dont l’intérêt primaire est l’homme est un faux-théologien, le philosophe pour qui Dieu prime sur l’étude de l’homme est un faux-philosophe. L’œuvre de Ricoeur, qui a toujours voulu tenir le fil entre l’homme, la société et la politique (entre « je », « tu », et les institutions) est assurément une vraie philosophie – fût-il, à titre personnel, chrétien. Lisez-la pour vous en convaincre.

3. D’autres encore en ont fait un intellectuel de bibliothèque, incapable de lire et de sentir l’Histoire, de s’engager, d’être au monde. Les exemples de discrédit s’accumulent, encore et encore.


Une pensée qui défie les dogmatiques


Si tant de ses lecteurs ont cherché à le définir sans jamais y parvenir, c’est bien, poursuit le commentateur, que la figure de la spirale, de la torsion, convient le mieux pour qualifier le style de Paul Ricoeur 3. Inspirée par la dialectique hégélienne qu’elle réinvente, la philosophie de Ricoeur voyage et mute en même temps que lui pour devenir de plus en plus difficile à catégoriser.

Et pourtant, nous rappelle Olivier Mongin, Ricoeur n’est pas un marginal : c’est un contemporain. Il est même doublement contemporain : d’une part parce qu’il dialogue avec les courants téléologiques et nihilistes (en cherchant à les réconcilier) ; ensuite parce qu’il imagine des liens inédits entre la phénoménologie et la dialectique à une époque où les deux courants se regardent sans se parler jamais. Ricoeur est peut-être le seul à penser ensemble Aristote, Husserl et Hegel. C’est de cette triple influence que naîtra l’originalité de son travail. Cette façon de ne jamais lâcher les deux bouts : le concept et le monde sensible, l’Histoire et le sujet, Olivier Mongin l’appelle : le Doxazein (néologisme entre la doxa et le dasein).


Conclusion


À partir d’un défi initial – démontrer la cohérence de l’œuvre de Paul Ricoeur – Olivier Mongin fait dialoguer ses maîtres et ses fantômes : Léo Strauss, Heidegger ou Lévinas. Il rend hommage au contributeur de la revue Esprit en lui octroyant le droit à la complexité. Vingt-cinq ans plus tard, le commentaire d’Olivier Mongin reste indépassé.



Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 Olivier Mongin, Paul Ricœur, Paris, Seuil, 1994, Introduction
2 Ibid.,
3 Ibid., p.34