couverture du livre

Ricoeur



Dans ce texte, paru en 2016, Jean-Philippe Pierron livre une analyse de la philosophie de Paul Ricoeur à travers un regard herméneutique (l’art d’interpréter).

Autrement dit, dans cet ouvrage, tous les thèmes de la philosophie ricoeurienne sont relus à travers le prisme du triptyque parole / imagination / interprétation.

Cette posture donne lieu à des relectures originales de textes ou de thèmes, pourtant connus par les lecteurs de Ricoeur.


Auteur : Ricoeur


Qu’est-ce qu’être un disciple en philosophie ?


Une remarque préliminaire s’impose avant d’aller plus avant dans la présentation : la lecture de cet ouvrage mérite de la patience et une certaine connaissance préalable, non pas tant de Paul Ricoeur, que de l’histoire de la philosophie. Il ne s’agit pas, en d’autres termes, d’un texte de vulgarisation mais bien d’une réflexion initiatique d’un philosophe sur son travail, ses méthodes et ses filiations. Cette précaution prise, les premières pages sont splendides, et à qui veut bien faire l’effort de prendre du temps, la lecture de l’ensemble sera précieuse.

Philosophe, une conscience ombilicale sommeille en moi. Inquiète, ouverte et curieuse au monde tel qu’il vient, à la vie telle qu’elle va, cette conscience ombilicale respire de ce qui lui donne à vivre et à penser. Elle aspire une ambiance et une manière de philosophie dont la tonalité lui est pourtant comme un air de famille. La philosophie de Paul Ricoeur, si masquée qu’elle soit par les références qui saturent son texte ; si intimidante par sa mise en abîme avec l’ensemble de l’histoire de la philosophie avec laquelle elle est en dialogue, fait partie de celles-ci 1.


Se définissant lui-même comme un héritier de Paul Ricoeur à défaut d’être un disciple, Jean-Philippe Pierron fait le pari qu’il est possible de « philosopher à l’école de Paul Ricoeur » (sous-titre de l’ouvrage), même si ce dernier a toujours revendiqué n’appartenir à aucune école philosophique. Ainsi, pour Pierron, suivre le sillage de Ricoeur serait en imiter le « geste », plutôt que d’adopter sa « conceptualité » comme Ricoeur lui-même l’a fait avec ses maîtres à penser, Jean Nabert, Gabriel Marcel ou Edmund Husserl.


L’herméneutique comme grille de lecture


Son geste, précisément, c’est l’interprétation. Alors, oui, philosopher à l’école de Paul Ricoeur, c’est être reconduit à sa responsabilité d’interprète, s’approcher du monde présent, tenter de le comprendre voire de le lire comme un texte 2. Cela passe, poursuit l’auteur, par une capacité de dialogue avec les propositions d’autrui et une faculté à articuler expliquer et comprendre, sciences de la nature et sciences humaines.

Une fois ce « geste » philosophique compris, on peut aborder des thèmes aussi divers que l’écologie, l’urbanisme, le droit ou la laïcité, tous envisagés par des gestes d’interprétation. L’ouvrage est composé de onze chapitres qui développent une introduction sur « la méthode Ricœur » que nous évoquions ci-dessus : Paul Ricoeur, lecteur de Jean Nabert (I), Ricoeur et l’anthropologie (II), la tradition vivante ou l’être affecté par le passé (III), imagination et éthique (IV), Ricoeur, penseur du témoignage (V), le droit : entre scepticisme et scientisme (VI), soin, institution, reconnaissance (VII), Paul Ricoeur et la laïcité (VIII), urbaniser (IX), écologie et herméneutique (X), le défi de la traduction (XI).


Ainsi, dans le chapitre 3, Jean-Philippe Pierron explique que chez Ricoeur, la tradition n’est plus le concept d’un passé révolu, mais la potentialité d’accomplir dans le présent des promesses passées non-tenues jusqu’alors ou qui « attendent d’être revisitées ». La tradition devient « vive », en tant qu’elle a encore quelque chose à dire sur le présent, qu’elle peut encore agir sur lui, non plus comme un poids mort, mais comme un principe actif. C’est par la réflexion sur la mémoire que l’on peut attester de ce qui devient aujourd’hui essentiel, et ce que nous voulons exhumer à l’avenir.

Plus loin (chapitre 6) c’est à l’institution juridique que Jean-Philippe Pierron s’attache pour témoigner de la force libératrice de l’herméneutique qui émancipe le droit de ses vieilles rengaines autour de la distinction entre le légal et le légitime, entre la Loi et la morale, etc. Tout cela saute, pour ainsi dire, avec l’herméneutique, puisqu’autorisant le conflit des interprétations, elle ne cherche pas à en choisir une, à écraser les différences.

En droit comme en médecine, l’interprétation mêle alors finalité courte du jugement (décider, trancher) et finalité longue (le juste et la paix, la santé et le bien-être) ouverte sur un prendre soin du corps et du corps social 3. L’interprétation permet ainsi de sortir des oppositions stériles entre la rationalité du droit et son caractère éthique, mais aussi entre le droit comme quête de connaissance d’un fait, d’un crime, d’un délit et le droit comme conquête de la reconnaissance d’une victime, d’un vulnérable.

De même, on apprend au chapitre 8 que la laïcité envisagée depuis le biais herméneutique n’est plus une simple posture figée, mais un processus permanent, un conflit vivant et sans cesse répété en vue de « réconciliations fragiles » 4.


Conclusion


À l’issue de cette lecture, qu’apporte le geste herméneutique à la réflexion ? Sans doute une réactualisation de la dialectique. Dans une époque gangrénée par les radicalismes de tous poil, où les pensées ne sont écoutées que quand elles choquent, claquent, ou crient, la mesure d’un philosophe comme Ricœur nous raisonne et résonne. Elle nous aide à penser, non loin dans du monde, mais avec lui. Elle offre un horizon concret à certains de nos questionnements et un vent frais aux débats haineux qui ont tant la côte.

Jean-Philippe Pierron est un philosophe français, spécialisé dans l’herméneutique, la philosophie de l’existence et l’éthique. Il enseigne à l’Université Jean Moulin (Lyon 3) et a publié plusieurs ouvrages sur la famille, « l’éthique du care », ou encore le développement durable. En 2020, il a participé à l’ouvrage collectif : Humains, animaux, nature : Quelle éthique des vertus qui vient ? avec Corinne Pelluchon et Gérald Hess.



Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 p. 7
2 p.8
3 p.117
4 p.160