couverture du livre

Paul Ricoeur : un inconditionnel de l’amour



Emmanuel Boissieu est professeur de philosophie à l'Université catholique de Lyon et à Domuni Universitas. En janvier 2020, il publie un livre sur Paul Ricoeur pour exprimer la tension entre l’existence (l’omniprésence) du mal et l’horizon d’espérance qu’offre l’amour de Dieu.

Voici une présentation de l’ouvrage…


Auteur : Ricoeur


Dieu d’amour : quid du mal


Dans cet ouvrage, Emmanuel Boissieu ne traite pas tant de la question de l’amour chez Paul Ricoeur – contrairement à ce que le titre suggère – qu’à celle de la figure de Dieu dans l’œuvre du philosophe. Le texte est constitué de dix chapitres qui déclinent les différents « visages » de Dieu sous la plume de Paul Ricoeur. Sur ces dix chapitres, quatre sont consacrés au rapport entre Dieu et le mal, deux (les derniers) au salut de Dieu. Tout le livre se décline pour montrer comment la question du mal est en quelque sorte résolue ou dissoute par le pardon.

En effet, la question d’Emmanuel Boissieu est annoncée en préambule. Il fait sienne la crainte d’Emmanuel Lévinas exprimée dans Difficile liberté et demande : si Dieu n’est qu’amour, aime-t-il aussi le mal ? Question philosophique par excellence, que l’ouvrage s’attèle à traiter.

Pour répondre à cette question, Emmanuel Boissieu explore plus particulièrement les œuvres du « vieux Ricoeur » (à partir de la fin des années 1980), à l’exception notable du deuxième tome de Philosophie de la volonté : Finitude et culpabilité, paru en 1961 et du plus ancien article « Philosophie et prophétisme » paru en 1952.

On peut regretter que ces différentes temporalités ne soient pas davantage exprimées sous la plume du commentateur. Et pour cause, la relation que peut avoir le Paul Ricoeur des années 1950 avec la religion et son langage de la conviction évolue et s’affine à la fin de sa vie vers une posture de laïcité revendiquée – ce que l’on a appelé « la philosophie sans absolu », en référence à Pierre Thévenaz auquel Paul Ricoeur a consacré un article bien connu de ses lecteurs.


Un Dieu, des dieux


Ces précautions prises, la lecture est passionnante. Emmanuel Boisseau rappelle très utilement la distinction de Paul Ricoeur entre les « différents » Dieux. Chez Ricoeur, le Dieu des prophètes n’est pas le Dieu des philosophes. Quand le premier voit la faute comme l’expression de la Chute, le second l’associe au « fait de l’ignorance » - en référence à Aristote selon lequel le savoir mène naturellement au Bien.

Le Dieu de la Bible n’est pas non plus celui de la tragédie. Le Dieu tragique est un Dieu méchant lié au satanique, aux forces du mal. C'est Zeus lié aux ténèbres, au chaos, alors que le Dieu vivant est un Dieu bon, un Dieu miséricordieux, résume Emmanuel Boissieu. Il n’est pas, enfin, le Dieu des mythes qui veut intégrer la vie humaine dans un cosmos.

Pour le commentateur, le Dieu de Ricoeur est celui des chrétiens ; mais là encore, des dissensus existent. Paul Ricoeur ne soutient ni la thèse du péché originel énoncée par Saint Augustin (qui veut qu’il existe une responsabilité supra-individuelle qui justifie la Chute) ni celle de la théodicée (qui veut, chez Leibniz, que le mal n’existe que pour atteindre le plus grand bien prévu par Dieu, ou, chez Hegel, que le mal ne soit qu’une partie de la dialectique qui mène du bien au mal).

Dans De l'interprétation, Paul Ricœur distingue quatre formes de mythes sur le mal : le mythe du chaos originel, le mythe du Dieu méchant, le mythe de l'âme exilée, et le mythe de la faute, poursuit le commentateur. Après avoir détaillé ces différents régimes du mal (voir chapitres 6, 7 et 8), Emmanuel Boissieu revient à sa question initiale : le Dieu d’amour aime-t-il le mal ?


Le pardon et la réconciliation


Non, répond-t-il, puisque la symbolique du mal n’existe pas sans une symbolique de la réconciliation. Cette réconciliation passe par le pardon. Filant la métaphore du Dieu de l’amour, ou plus exactement du Dieu amoureux, Emmanuel Boissieu écrit : Dieu est jaloux, mais si sa jalousie peut s’exprimer dans la fureur, elle est surtout le signe d’un amour blessé. Cet amour peut aller au-delà de la rupture.

Le pardon apparaît comme le lieu de cet au-delà de la rupture. Grâce à lui, l’homme n’est plus confronté à l’absurdité de la vie. Tout fait sens même au moment de la mort.

De fait, Paul Ricoeur est sans doute davantage un inconditionnel du pardon qu’il ne l’est de l’amour. C’est par le pardon que le mal devient supportable – le pardon et la justice (qui chez Ricoeur sont deux pôles opposés et complémentaires) qui réparent, qui offrent, qui surenchérissent pour panser les plaies de l’homme faillible, selon l’expression de Ricoeur (entendez du pécheur).


Conclusion


En conclusion, Emmanuel Boissieu se fait plus critique en interrogeant cette dialectique amour-justice à l’aune de la relecture qu’en a faite Olivier Abel dans un article éponyme 1. Ce dernier fait état d’une perplexité. Réagissant à la dialectique évoquée à l’instant, il écrit : Je ne parviens pas à croire que l'amour de l'agapè ne soit pas tout autant "perte" que don, effacement que puissance 2.

Et Emmanuel Boissieu de conclure : Sur cette question, nous prenons congé d'un des plus grands philosophes du XXe siècle et nous invitons le lecteur à penser par lui-même, comme le parcours de Ricœur propose souvent de le faire.



Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 « Pouvoir, amour et justice, Considérations à partir de Tillich, Ricoeur, et quelques autres », Etudes Théologiques et Religieuses, 1997/4.
2 Ibid.