couverture du livre

La promesse et la règle



La promesse, chez les chrétiens, évoque l’engagement que prit Dieu d’envoyer le Messie.

Olivier Abel raconte comment Ricoeur, nourri de cet héritage, infuse la promesse dans sa philosophie.

Voici une présentation de l’ouvrage…


Auteur : Ricoeur


Ricoeur, amoureux des Lois


En 1996, Olivier Abel publiait La promesse et la règle, une réflexion sur les liens entre la politique et la justice chez Paul Ricoeur. Il s’agissait, pour le professeur de la Faculté de théologie protestante (à Paris), de réhabiliter la place du droit dans l’oeuvre du philosophe. Au moyen d’un arsenal de citations qui ponctuent l’ouvrage, Olivier Abel joue son rôle de commentateur. Au lieu de dresser des analyses générales, il s’attaque à des citations qu’il décortique patiemment pour initier le lecteur au « style Ricoeur ».

Après une brève biographie qui fait figure d’introduction, Olivier Abel présente ses quatre chapitres : Droit et politique, La promesse d’une cité heureuse, Les règles de justice, La sagesse pratique. L’angle de l’ouvrage est annoncé : il est question de Loi(s). Abel veut défendre la cohérence et la diversité d’une œuvre gigantesque. Entre les publications des années 50 sur le paradoxe politique et le thème de la culpabilité, et celles des années 85-95, qui forment deux grosses concentrations, s’étale une période où les textes se font plus rares. D’où la difficulté de retrouver l’unité, méthodiquement ajournée, dans l’ampleur proprement formidable de cette oeuvre, précise-t-il en introduction 1. Or, cette unité réside, pense Abel, dans son attachement aux institutions juridiques, ciment de la démocratie.


Ricoeur et ses disciples


C’est aussi la vocation de la collection qui édite ce livre. « Le Bien Commun » est dirigée par Antoine Garapon depuis 1995, qui, outre ses activités d’animateur de radio, de magistrat ou de secrétaire générale de l’Institut des hautes études sur la justice, fait partie du comité éditorial de la revue Esprit dont Ricoeur a été un membre illustre après la Deuxième Guerre Mondiale. De son côté, Olivier Abel a aussi bien connu Ricoeur pour avoir grandi avec son père, le pasteur Jean Abel, à Châtenay-Malabry, dans la maison partagée des intellectuels où Paul Ricoeur a vécu un temps avec sa famille.

Paul Ricoeur, le comité éditorial de la revue Esprit, et Olivier Abel ont un autre point commun : l’appartenance à une philosophie chrétienne. L’évocation de la « promesse » dans le titre abonde dans ce sens. La promesse, chez les chrétiens, évoque l’engagement que prit Dieu d’envoyer le Messie. Abel raconte comment Ricoeur, nourri de cet héritage, infuse la promesse dans sa philosophie : la politique devient la réserve des promesses non encore tenues, une réserve de bonheur partagé, de vouloir et de pouvoir vivre ensemble, qu’il nous faut sans cesse rouvrir ; le Contrat Social, une promesse réciproque entre les citoyens et l’État, etc.

Ricoeur voit dans le droit démocratique une forme laïque de promesse : la promesse d’une justice à venir. C’est parce que le droit est ébranlé par l’expérience du mal, toujours déstabilisé entre la promesse qu’il représente et la règle à laquelle il se tient, que la recherche du juste se met en mouvement, explique Olivier Abel 2.


Le heurt


Le tragique du droit, poursuit le commentateur, c’est cette tension entre l’engagement qu’il formule – celui de permettre une société juste et bonne – et la réalité qu’il incarne – de traiter avec des cas insolubles, d’être réduit à faire « le moins pire ». C’est cette seconde composante du droit qu’Olivier Abel désigne comme étant « la règle ».

Juger, c’est accepter une tension entre la définition du juste comme la promesse d’une cité heureuse et l’application de règles qui empêchent le pire, dit-il encore 3.

À travers l’articulation entre la promesse et la règle, Olivier Abel parvient à montrer comment Ricoeur se démarque d'une pensée profondément optimiste sur le droit, sans pour autant laisser de côté le motif théologique. Tous les concepts religieux – le mal, la promesse, le bien – demeurent. C’est sans doute dans le religieux, d’ailleurs, que Ricoeur puise son optimisme concernant la justice humaine.


Amour et justice


L’épilogue, intitulé « Amour et justice » (titre d’un ouvrage de Paul Ricoeur), rappelle les liens subtils entre les valeurs chrétiennes – l’amour – et le droit – a priori dépourvu de valeurs. Même si les logiques qui les animent sont radicalement opposées, Ricoeur refuse de souscrire à une théorie purement procédurale du droit, qui exclut la question du Bien. En effet, si l’on envisage le droit comme une simple procédure, on oublie sans doute la part de jugement, proprement humaine, qui constitue aussi le droit. Il n’y a pas de règle universelle : il n’y a que des situations. Le jugement s’autonomise par rapport au contexte dans lequel il est émis : il ne fait pas que répliquer à une situation, et doit tenir compte de ses propres effets dans la situation nouvelle qu’il permet 4, explique Olivier Abel. Le jugement est toujours solidaire d’une forme, sinon d’amour, du moins de « fraternité », qui empêche de distinguer absolument l’amour du prochain et la procédure judiciaire.

Le commentateur conclut : Le commandement d’aimer son prochain reste une obligation métaphorique, qui suppose imagination et interprétation. L’exigence infinie de l’amour déforme ainsi les règles finies de la justice, vers une singularité toujours plus vive et vers une universalité toujours plus ample 5.


Conclusion :


Grâce aux nombreuses citations finement décryptées, Olivier Abel nous emmène dans le monde de Ricoeur et nous en donne les clefs, en prenant bien soin de penser ensemble les volets théologiques, juridiques et politiques. À lire !



Auteure de l'article :

Margaux Cassan est titulaire d'un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et a travaillé au sein de la revue Esprit


1 La promesse et la règle, Olivier Abel, Michalon, 1996, p. 5
2 Ibid., p.22
3 Ibid., p.6
4 Ibid., p.9
5 Ibid., p.59