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Le style de la justice

Une contribution de Margaux Cassan


Une réflexion sur le phénomène terroriste, d'après l'oeuvre et la pensée de Paul Ricoeur...


Thématique : Philosophie politique - La Justice


« Je veux peindre la France une mère affligée… » , dont les fils, encore – quatre-cent ans sont passés depuis les mots d’Agrippa d’Aubigné – se battent au sang pour des valeurs.

Chaque année, le petit dernier (des flux migratoires), rejeté par la fratrie, négligé par la mère, prend les armes, décidé à envoyer ad patres cette famille qui n’a pas su lui faire une place. Ces trois dernières années, Saint-Etienne du Rouvray, Paris, Nice, Carcassonne, Marseille, Magnanville, les coups sont portés indifféremment sur le corps du pays.

Qu’ils soient ou non inédits, ces événements sont perçus comme tels par l’opinion publique et ses médiations : les intellectuels, les journalistes, les politiques, qui voient dans cette forme de violence un événement.

Il ne s’agit pas de savoir si l’arsenal juridique s’en est trouvé ébranlé dans ses fondements et ses logiques. Pas plus que de juger de la véracité ou de la fausseté de ces représentations quand elles se figurent le terrorisme comme « inédit ». Il est question ici de prendre acte de ces représentations, comme des symptômes, et d’en analyser les conséquences et les dangers. De facto donc, dans les esprits, le caractère inédit de ces attaques ébranle le château fort : les institutions et leur pilier : les valeurs. Il est commun, dès lors, d’entendre que nos repères éthiques, si solidement tissés au fil des siècles, s’avèrent défaillants, voire décevants face aux nouvelles formes d’injustice.

Or, c’est précisément quand la crise point que nous devons faire appel à la philosophie. Contrairement à une certaine idée de la discipline, elle ne se contente pas de poser des questions. Elle sait aussi servir le quotidien quand il l’appelle à la rescousse. Peut-être même peut-elle guérir l’anémie dont souffre notre modèle démocratique, surtout si elle est une crise de représentation.


Le Soi chassant l’Autre.


Pour Ricœur, il y a injustice dès lors qu’un individu qui cherche à nuire abuse de sa faculté « d’homme capable » en exerçant un « pouvoir-sur »  un autre individu, créant ainsi une situation d’asymétrie. Il y a injustice dès lors que l’on attente à l’intégrité de l’autre. La parenté étymologique avec la formule consacrée « commettre un attentat » n’est pas le fait du hasard. Ici, tout est une affaire de représentation.

Dans l’imaginaire des auteurs d’attentats, la formule « soi-même comme un autre » est absurde. L’Autre et le Soi sont deux figures exclusives. Pour que le Soi existe, il doit chasser l’Autre. C’est parce que l’idéologie islamiste convainc qu’il existe des bons et des mauvais enfants de Dieu, des fidèles et des infidèles, c’est parce qu’elle vend un discours dans lequel « le païen » est un inférieur qu’elle rend possible la banalisation, voire la légitimation du crime. Le Soi frappe. Il lance la première pierre.


L’Autre, humilié, se venge.


Naturellement, l’Autre, attaqué, pense à sa vengeance. Nous nous situons ici dans une situation particulière où la victime n’est pas en mesure de se venger elle-même. Pas plus que ses amis, sa famille, ses proches. C’est l’institution qui prend en charge le traitement du préjudice.

On peut être surpris, sinon indigné des mesures prises par ladite institution : L’Etat d’urgence et le choix systématique d’appeler à tuer l’auteur de l’attentat. Par ces deux mesures, elle fait entrer dans la justice de ce qui, jusqu’alors, faisait exception. Or, une décision politique qui ne porte plus sur la norme, mais sur l’exception, c’est la concrétisation de la philosophie de Carl Schmitt.

On voit combien le désir de revanche de la « démocratie » sur ses ennemis anime aujourd’hui le politique, qui rompt avec tous ses grands préceptes : garantie des libertés fondamentales, interdiction de la peine de mort, limitation de l’usage de la violence légitime, etc. En philosophie, cette posture porte un nom : la loi du Talion, œil pour œil, dent pour dent. L’Etat est comme un mur qui renvoie la balle à son « ennemi » – pour reprendre le vocabulaire de Schmitt – indéfiniment. Cette idée de la justice provient d’une incompréhension de la réciprocité. La réciprocité, nous le rappelons, est synonyme d’égalité. Il n’est pas question de renverser les logiques de pouvoir. La vengeance ne répare pas la faute. Elle surenchérit.


Un tiers : l’institution, entre dans la danse.


Au contraire, le premier rôle de l’institution est de déconstruire cet imaginaire de l’inégalité. Et de fait, la loi morale philosophique par excellence est la Règle d’Or : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». Il n’y a pas de formule qui incarne mieux l’équivalence qui régit la morale.

Comment, dès lors, réparer les dommages causés par l’Autre sans venger le Soi ?  En le condamnant à une peine raisonnable ? Oui, théoriquement. Mais nous sentons bien qu’ici, la prison, punition quasi-systématique dans nos sociétés, n’est pas satisfaisante. Face à une telle négation des principes de la loi, la justice française, qui n’a pas imaginé de peine équivalente à la perte, par exemple des cent-trente jeunes noctambules du Bataclan, est défiée.

En le pardonnant alors ? Oui, théoriquement. C’est la réponse la plus radicale – empruntée à la Bible – que l’on puisse apporter. Aimer ses ennemis. Mais ici, c’est l’amour et non la justice qui guide le comportement. On se situe à un niveau « supra-éthique », celui du don et du pardon, « en dépit de », c’est-à-dire malgré le mal commis. Là aussi, on comprend bien la difficulté. Le pardon concerne le Soi et l’Autre dans leur intimité. Il ne peut pas constituer d’injonction morale, moins encore d’injonction politique.


Pardonner ou condamner ?


Le pardon ne suffit pas. Il est même, nous le disons avec Ricœur, immoral. Il nie la culpabilité en prétendant se situer « au-dessus » d’elle. Plus dramatique encore, il nie la victime comme sujet politique. L’homme qui subit n’est pas qu’Amour.

Celui qui pardonne sans condamner se situe, en fait, au niveau de Dieu lui-même. Le Royaume des Cieux n’étant pas de ce monde, il n’est pas question d’offrir au coupable notre pardon, quand pardon veut dire Salut. Un régime de justice qui excuse, ou même qui tolère a priori, ne peut pas prétendre à ce nom. Pas plus qu’un régime qui supprime le coupable. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de la mort des responsables. Précisément parce que la mort ne responsabilise pas. Un régime de justice qui porte son nom, c’est une institution qui réprime, puis qui gracie. Evidemment, ces termes sont éventés. Il faudra s’entendre, dans un deuxième temps, sur ce qu’ils sous-entendent. Mais pour cela, le débat doit d’abord se poser en ces termes.

Les discours passionnels – donc fanatiques – conservent, depuis des années, leur magister sur la question du terrorisme, et en particulier du terrorisme islamique. Pour que le « conflit des interprétations »  soit tenu en son lieu pertinent, pour l’apaiser et le dépassionner, il faudrait l’ancrer dans l’histoire de la philosophie, qui ne manque pas de concepts pour établir des critères de justice. C’est seulement en évaluant le présent à l’aune du passé que l’on saura à quel point il est urgent d’infléchir les représentations. Or, parler de « guerre », « d’exception », ou encore « d’ennemi », c’est inscrire le politique dans la pensée de Carl Schmitt, qui n’a pas bonne presse en démocratie … Pourquoi, dès lors, façonnons-nous nos imaginaires de justice dans son style de discours ?


Il faut être conscient du sens des mots et de leur ancrage philosophique. On ne peut pas se revendiquer de la philosophie de Ricœur, comme on l’entend à l’envi, en utilisant ces mots-là. La première étape, pour se rendre digne de sa philosophie, serait d’emprunter son vocabulaire : la sollicitude, la réciprocité, la logique d’amour, la peine et le pardon, la conviction, etc. Un discours politique d’un autre style accompagnerait un autre imaginaire, plus digne de la démocratie peut-être.

 

Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles et encore des paroles ? Certes, les mots ne sont peut-être, pour reprendre une image de Karl Marx, que des fleurs déposées sur des chaînes. Mais avant de prétendre pouvoir proposer des projets politiques, il faut s’entendre sur le discours que nous souhaitons qu’ils portent. La lutte contre le terrorisme se manifeste d’abord par une déconstruction du discours terroriste, celui de l’infériorité de l’Autre, et du discours politique autoritaire, celui de l’étrangeté de l’autre. L’invention d’un nouveau discours sur la violence est la condition première d’une justice juste. La philosophie a, dans son histoire, les mots pour la dire. Mais encore faut-il que les philosophes acceptent de revenir en politique pour brandir ces mots qui meurent dans les bibliothèques.



Auteur de l'article :

Margaux Cassan prépare un master 2 en Philosophie et religions à l'ENS-PSL, et travaille au sein de la revue Esprit.


1 « La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c'est la discrimination de l'ami et de l'ennemi. » La Notion de politique et Théorie du partisan, éd. Flammarion, 2006, partie II, p. 64 ; « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », Théologie politique I, trad. J.-L. Schlegel, éd. Gallimard, 1988, p.16, etc.