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drapeau anglais Couverture du livre Crainte et tremblement de Kierkegaard

Résumé de Crainte et tremblement (page 4)

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Faisons donc une expérience de pensée : comment quelqu’un qui n’a pas la foi aurait agi à la place d’Abraham ?

Johannes de Silentio imagine : lui aussi aurait cheminé vers la montagne de Morija, lui aussi aurait levé son couteau. D’un point de vue extérieur, il aurait procédé en tout point de manière analogue à Abraham. Mais quelque chose d’essentiel aurait manqué : le sentiment intérieur. Celui-ci aurait été radicalement différent de celui d’Abraham.


Kierkegaard le nomme « résignation ». Or si cette immense résignation […] montrait à la rigueur mon courage humain, celle-ci ne serait que le succédané de la foi1.

En effet, en se résignant, Johannes indique qu’il considère que cette action n’est pas bonne, qu’il est en train de commettre là un crime, que Dieu lui-même est blâmable de lui infliger une telle épreuve. D’ailleurs, si j’avais recouvré Isaac, j’aurais été dans un grand embarras. J’aurais eu de la peine à me réjouir de nouveau en lui, ce qui ne souffre pas de difficulté pour Abraham.


Honte, culpabilité... ce sont là des catégories éthiques, dans lesquelles Johannes (et nous pouvons nous englober avec lui) reste pris, et qui font ressortir par opposition la singularité d’Abraham, et de la foi.

Il y a là comme une sorte de saut à faire pour accéder au domaine de la foi : un saut hors de l’éthique, comme on l’a vu, mais aussi hors du rationnel, dans l’absurde.


Ainsi, alors que l’homme éthique aurait cheminé dans la résignation et le désespoir, Abraham, pendant tout ce temps […] eut la foi ; il crut que Dieu ne voulait pas exiger de lui Isaac, alors pourtant qu’il était disposé à le sacrifier s’il le fallait. Il crut en vertu de l’absurde, car il ne saurait être question de calcul humain ; et l’absurde, c’est que Dieu, qui lui demandait ce sacrifice, devait révoquer son exigence un moment après.

Ce saut qualitatif, dans une sphère qui se situe au-delà de la morale et de la raison, définit la foi, et est très difficile à effectuer :

Je peux bien exécuter le saut de tremplin dans l’infini ; mon échine, comme celle d’un danseur de corde, s’est tordue dans mon enfance ; aussi le saut m’est-il facile : un, deux, et trois ! Je me lance la tête la première dans la vie, mais le saut suivant, j’en suis incapable ; je ne puis faire le prodigieux mais seulement rester devant, bouche bée.


On comprend mieux ce que Kierkegaard entend par foi : il ne s’agit pas de ce que l’on appelle « la foi du charbonnier », cette croyance vague et aveugle, se réclamant du bon sens et de la coutume, propres aux âmes frustes et simples :

On croit en général que le fruit de la foi, loin d’être un chef-d’œuvre, est un travail lourd et grossier réservé aux natures les plus incultes ; mais il s’en faut de beaucoup. La dialectique de la foi est la plus subtile et la plus remarquable de toutes ; elle a une sublimité dont je peux bien me faire une idée mais tout juste.

Kierkegaard parle ici de la foi authentique, celle d’Abraham ; c’est elle qui constitue un paradoxe qu’il s’agit de comprendre, un saut qu’il s’agit d’effectuer.


Un saut vers quoi ? S’il y a saut, c’est qu’il y a changement qualitatif, dépassement vers une nouvelle sphère. Laquelle ?

Rappelons que Kierkegaard avait identifié dans son ouvrage précédent Ou bien… ou bien deux stades de l’esprit, deux conceptions de l’existence radicalement opposées : l’esthétique et l’éthique. L’esthéticien se consacre aux plaisirs, et ne peut s’engager dans aucun projet, n’ayant pas de volonté et ne prenant pas la vie au sérieux ; l’homme éthique en revanche travaille, se marie, choisit tel ou tel projet de vie.

Mais on voit apparaître ici, dans Crainte et Tremblement, l’idée d’un troisième stade, distinct des deux premiers, irréductible à ceux-ci : le stade religieux. C’est uniquement en celui-ci que l’histoire d’Abraham devient intelligible, trouve un sens.


Qu’est-ce qui le caractérise en propre ? Comment décrire ce troisième stade ?

Pour mettre en lumière les modalités propres au stade religieux, Kierkegaard va opposer celui-ci au stade éthique.

Il illustre cette opposition en mettant en scène deux figures, le « chevalier de la résignation infinie », et « le chevalier de la foi ».


La résignation, rappelons-le, est une catégorie éthique. C’est même l’une des vertus cardinales du stade éthique, au cœur de certaines doctrines comme le stoïcisme : le sage est celui qui accepte ce qui lui arrive, sans se lamenter ni se mettre en colère inutilement, celui qui se résigne face au Destin.

Le « chevalier de la résignation infinie » est donc le sage au sens antique du terme, ou plus généralement l’homme parvenu au stade éthique.


Le chevalier de la foi va « plus loin » : Telle est la cime où est Abraham. Le dernier stade qu’il perd de vue est celui de la résignation infinie. Il va réellement plus loin et arrive à la foi.

Pourtant, rien ne les distingue, d’un point de vue extérieur : Je l’examine de la tête aux pieds, cherchant la fissure, par où l’infini [de la foi] se fait jour. Rien ! Il est solide en tout point […] Rien à déceler de cette nature étrangère et superbe.

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie