couverture du livre

La Société de l'invention



« Reconstruire la philosophie à l’âge écologique », c’est-à-dire reprendre à nouveaux frais la grande question philosophique du sens : c'est là le défi que se lance l'auteur dans cet ouvrage très riche, qui l'amène à imaginer une Société d'un tout nouveau genre : une Société de l'invention.


Thématique : Ecologie


Reconstruire la philosophie à l’âge écologique


Comment penser philosophiquement la crise écologique qui caractérise notre époque ? Le titre de l’introduction de cet ouvrage extrêmement riche (et dont on ne saurait restituer ici toutes les articulations) indique la direction à prendre : ne faudrait-il pas, en fait, « reconstruire la philosophie à l’âge écologique », c’est-à-dire reprendre à nouveaux frais la grande question philosophique du sens – qui avait dominé le XXe siècle avec Frege, Husserl, Wittgenstein, Heidegger - pour se rendre capable en même temps de penser en profondeur le problème écologique ?

Jusqu’ici, on ne trouvait pas de philosophie qui se propose à la fois de repenser la crise écologique à la lumière de la question fondamentalement philosophique du sens et, réciproquement, de reprendre cette question du sens à la lumière du problème écologique. Or, c’est précisément ce que Jean-Hugues Barthélémy se propose de faire, et qui s’annonçait dans le sous-titre de l’ouvrage : « Pour une architectonique philosophique de l’âge écologique ».


Crise écologique et crise du sens : par-delà Husserl


On assiste donc, ici, à une rencontre inédite entre d’une part la question philosophiquement architectonique du sens, [et] d’autre part le problème écologique d’origine anthropique qui menace désormais notre planète et, avec elle, l’humanité elle-même 1. Un angle d’attaque privilégié pour éclairer sur cette opération complexe est certainement, dès l’Introduction de l’ouvrage puis aux chapitres IV et V qui forment son cœur décisif, l’idée d’un dépassement de la phénoménologie à propos de la question du sens et de sa crise.

Comme Husserl dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, en effet, Barthélémy pose le diagnostic d’une crise du sens. Mais c’est là l’unique point de convergence : la crise que Husserl s’efforçait de penser n’a pas de dimension proprement écologique, et son diagnostic (l’idée qu’en raison de la mathématisation de la physique à partir de Galilée, les sciences n’ont plus rien à nous dire du « monde de la vie » qui les rend pourtant possibles) n’est pas adapté à la situation si particulière dans laquelle nous sommes à présent.

En fait, et contrairement à ce que soutenait Husserl, la crise du sens comme crise de la réflexivité ne remonte pas à – et n’est pas induite par - la mathématisation de la physique : elle est récente parce que pluridimensionnelle- crise du savoir épistémo-ontologique, crise des idéologies politico-économiques, crise de l’exemplarité pédagogico-axiologique (chapitre IV) -, et elle est nourrie par l’enfermement aveuglant de la philosophie occidentale dans la seule dimension noématique de l’ob-jet de connaissance, dimension qui pourtant ne prend elle-même sens qu’en vertu de sa relation aux autres dimensions du faire-sens de toute signification (c’est ainsi que Barthélémy rebaptise ce que les philosophies postkantiennes nommaient les « représentations »).

Parce qu’elle est pluridimensionnelle, la crise du sens requiert une pensée de la pluri-dimensionnalité du sens, par-delà toute réduction de ce dernier à l’ob-jet de connaissance, la crise du sens comme crise de la réflexivité ne se réduisant pas à la « crise du savoir » qu’y voyait Husserl : C’est en effet uniquement parce que la réflexivité est en crise que le savoir, privilégié par Husserl, peut aujourd’hui être dit en crise, et contrairement à ce que soutenait Husserl, cette crise du savoir n’est pas par ailleurs en elle-même la crise du sens, car le savoir manque seulement de se situer au sein du sens, et ce manque est celui de la réflexivité à laquelle la philosophie doit contribuer de façon essentielle 2.


Barthélémy part donc dans une toute autre direction de pensée que Husserl. Ayant dès l’Introduction redéfini le sens comme pluridimensionnel et comme milieu de tous les milieux qui y prennent justement sens 3, il va proposer une démarche non plus seulement réflexive mais archiréflexive qui sera une écologie philosophique fondamentale ou encore une écologie humaine en tant qu’écologie du sens lui-même, et dans laquelle l’animal non humain verra ses droits reconnus dans un second temps (lorsque cette reconstruction archiréflexive et globale de la philosophie en viendra à la problématique de l’économie politique et aux nouveaux fondements du droit).

L’approche de Barthélémy est donc extrêmement inventive et fertile, puisqu’elle amènera à reconsidérer et redéfinir des concepts aussi fondamentaux et variés que le sens, l’objet, l’information, le besoin, la santé, la responsabilité, le droit, l’humanisme, l’éducation, la valeur, etc.


La sémantique archiréflexive


Hormis son chapitre IV déjà évoqué, la Première partie de l’ouvrage ne sera guère abordée ici, si ce n’est pour signaler que ses quatre chapitres ne font que préparer la refondation philosophique globale à laquelle procède la Seconde partie : discutant la philosophie contemporaine qui a tenté de traiter leurs problèmes respectifs, ces chapitres de la Première partie visent d’une part à repenser l’être-sujet (chapitre I) comme aussi bien la technocratie (chapitre III), d’autre part à redéfinir la technoscience (chapitre II) comme aussi bien la crise du sens – le chapitre IV qui est consacré à celle-ci étant ici décisif pour conduire à la Seconde Partie.


Le chapitre V, qui ouvre la Seconde partie, procède donc à la refondation des grands domaines de la philosophie – auxquels seront consacrés les chapitres VI à VIII. Sont d’abord formulées les quatre hypothèses qui résultent de la Première partie, et qu’il s’agira de refonder selon la méthode inédite propre à la sémantique archiréflexive, nouvelle problématique première de la philosophie et seule solution à la crise du sens comme crise de la réflexivité : ainsi que l’annonçait le chapitre IV, la crise du sens, elle, ne saurait être pleinement pensée sans une sémantique archiréflexive qui ne relève pas de la connaissance proprement dite, mais de la simple connaissance de soi de la part de l’individu philosophant 4.

Pour asseoir cette méthode inédite, Barthélémy révèle au chapitre V les limites illusionnantes de l’intentionnalité humaine comme structure d’oubli de sa propre non-originarité 5. Car si la pensée occidentale s’est enfermée dans la seule dimension noématique de l’ob-jet à connaître au lieu de penser la pluridimensionnalité du faire-sens de toute signification, c’est en réalité parce que l’intentionnalité humaine elle-même est ob-jectivante pour le sens et incapable de se penser comme faite par le sens - que pourtant elle individue. Par exemple, la signification « arbre » renvoie à un objet que mon intentionnalité me présente comme autre que moi et ne me constituant pas, et dès lors que j’ob-jective cette signification comme égalée à cette dénotation noématique, je me présuppose à mon insu originaire parce que mon intentionnalité a réduit le faire-sens pluridimensionnel de l’arbre à la seule dimension noématique de l’ob-jet « là-devant » qui ne me ferait pas.


Barthélémy est conscient de soulever là un problème qui pourrait sembler aporétique : si l’intentionnalité humaine elle-même est illusionnante en rendant l’individu originaire à son insu, comment continuer de philosopher en prédiquant ? Mais d’une part la science, explique-t-il, est parvenue à contourner cette loi illusionnante, car au moment même où le sujet scientifique ob-jective le sens pour dire le réel et donc connaître, il se décentre (on le sait depuis Bachelard) et ce n’est plus lui en tant qu’individu psychique qui ob-jective le sens : il s’est reconstruit comme sujet connaissant via cette médiation qu’est par exemple, en physique, la dualité mathématico-instrumentale.

Ici, donc, Barthélémy révèle que le fameux décentrement du scientifique n’est pas seulement ce qui fait passer de l’ob-jectivation du sens par le sujet en général à l’objectivité du sujet connaissant, il est aussi ce qui permet de ne pas se rendre originaire à son insu au moment de l’ob-jectivation du sens. L’individu philosophant, qui n’a rien pour se décentrer, est-il condamné pour sa part à subir la loi illusionnante de l’intentionnalité humaine alors qu’il veut se rendre aujourd’hui capable de penser le sens comme le constituant lui-même en tant que sens-sujet non originaire (car telle est la tâche que s’est donnée la sémantique archiréflexive, et que la science ne peut accomplir) ?

Barthélémy dégage une solution, unique, qui consiste à identifier les dimensions du faire-sens de toute signification à des modes d’action, parce que les significations désignant des modes d’action sont des significations qui, même ainsi ob-jectivées par l’intentionnalité humaine, disent encore ce qui, de l’objet, constitue le sujet 6. Les modes d’action qui constituent les dimensions du faire-sens de toute signification sont alors l’information (sur l’objet de connaissance), la production (pour la satisfaction des besoins) et l’éducation (comprise comme transmission des valeurs), parce que ces modes d’action sont suffisamment généraux pour être à la fois constitutifs les uns des autres et irréductibles les uns aux autres, comme doivent l’être les dimensions générales du sens de toute chose. Ces dernières sont ainsi les dimensions respectivement ontologique, économique et axiologique du sens.


L’éco-logie politique et la refondation hors l’éthique du droit


À partir des trois dimensions ontologique, économique et axiologique du faire-sens de toute signification, l’individu philosophant est conduit à une redéfinition des domaines mêmes de la philosophie 7, ces domaines faisant l’objet des chapitres VI, VII et VIII qui introduisent respectivement à la philosophie de l’information ontologique, la philosophie de la production économique et la philosophie de l’éducation axiologique 8 en tant que traductions unidimensionnelles secondes de la sémantique archiréflexive première - où s’opérait l’inédite diffraction initiale et pluridimensionnelle des significations manipulées par l’individu philosophant 9. On se contentera ici de quelques indications sur la philosophie de la production économique, parce qu’elle fournit la refondation hors l’éthique du droit en tant que telos politique 10 de l’ouvrage.


Barthélémy nomme « éco-logie politique » la nouvelle économie politique pour l’âge écologique à venir : dans la dimension économique du sens, qui est la dimension du besoin à satisfaire, cette « philosophie de la production économique » qu’est l’éco-logie politique traduit la sémantique archiréflexive première par laquelle l’individu philosophant était parvenu à contourner la loi illusionnante de son intentionnalité humaine pour se penser comme sens-sujet non originaire individuant le sens.

Barthélémy explique alors en quoi cette éco-logie réunifiant économie politique et écologie politique est dans le même temps une philosophie politique en laquelle le fondement du droit est le faire-droit des besoins en souffrance de tous les sujets somato-psychiques et sensitivo-émotifs au moins 11, l’humanisme s’en trouvant dès lors décentré - en cohérence, par ailleurs, avec la nouvelle ontologie ou « philosophie de l’information ontologique » proposée par le chapitre VI sous le nom d’émergentisme antisubstantialiste 12 rendant possible ontologiquement la non-originarité déjà pensée réflexivement 13.

La redéfinition des notions de responsabilité et de santé semble alors être le cœur de cette refondation hors l’éthique du droit : la traduction, à l’intérieur de la dimension économique du besoin à satisfaire, de la différence entre le sens pluridimensionnel et cette même dimension du besoin est la différence entre besoin et pulsion, celle-ci n’étant pas en dette de son objet ni donc susceptible de devenir responsable. C’est pourquoi la responsabilité repose sur un être-en-dette qui traduit économiquement plutôt qu’axiologiquement la non-originarité sémantique, et qui débouche sur un système de la compatibilité des besoins en souffrance de tous les sujets sensitivo-émotifs - dont la normativité économique possède pour centre le « besoin autonormatif » de santé.


Conclusion


L’ouvrage de Barthélémy est d’une ambition extrême dans sa seconde partie – la refondation globale de la philosophie -, et d’une grande actualité dans sa première partie préparatoire sur la question animale, la technoscience, la technocratie et la crise du sens - et de la formation. Y sont discutés des auteurs aussi divers que Kant, Mill, Husserl, Heidegger, Jonas, Simondon, Rawls, Latour, Hottois, Stiegler, Pelluchon, avec lesquels Barthélémy dialogue de façon critique et réflexive – ou même « archiréflexive », puisque telle est son invention propre.

Nous recommandons cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent à la question du sens, aux fondements réflexifs ultimes de l’ontologie, à l’écologie - aujourd’hui prioritaire -, à la question – également centrale - de la technique, à la phénoménologie et son dépassement anti-égologique, à l’économie politique, la philosophie politique et la question des fondements philosophiques du droit, enfin à la morale. Il s’agit d’un livre qui ouvre des perspectives extrêmement nouvelles et audacieuses, à la hauteur de ce double défi redoutable : reconstruire la philosophie pour penser philosophiquement l’écologie et sa crise à partir d’une crise du sens elle-même repensée.


La société de l'invention, éditions Matériologiques, Paris, 2018, 432 pages : voir le site de l'éditeur



1 Avant-Propos, p. 5.
2 Chap. IV, p. 166.
3 Introduction, p. 12.
4 Chap. IV, p. 166.
5 Chap. V, p. 208.
6 Chap. V, p. 240.
7 Chap. V, p. 218.
8 Chap. V, p. 260.
9 Chap. V, p. 218.
10 Conclusion, p. 399.
11 Chap. VII, p. 305.
12 Chap. VI, p. 292.
13 Chap. VI, p. 262.