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Les Déesses incommodées
Jean-Marc RouvièreAujourd'hui nous regardons souvent les fragments de statues antiques comme de simples objets patrimoniaux, oubliant leur fonction sacrée et leur contexte originel.
Que reste-t-il, pour un regard moderne, de la puissance religieuse et symbolique d’une déesse mutilée ? Peut-on encore percevoir, derrière l’incommodité des formes brisées, la présence intacte du divin ?
La spécificité du fragment statuaire
L'interprétation de la séparation, de la fragmentation, serait simple s'il s'agissait d'un fragment technique : le détachement provoque l'annihilation opérationnelle de l'outil.
En revanche, rien n'empêche, a priori, le fragment statuaire d'avoir la capacité de présenter sa propre force artistique.
Cela laisse possible une approche (non exclusive) du fragment, indépendante de sa référence statuaire antérieure. Cette autonomie, si elle est bien démontrée, élargit la définition du fragment qui n'est plus une partie libérée d'un tout qui lui doit tout.
Fragment et fragmentée
Tel que nous le considérerons ici - dans le domaine de la sculpture - le fragment est pris très naturellement au sens d'une partie détachée (involontairement ou non) d'un tout, d'une amputation d'une œuvre, et aussi le cas échéant au sens d’un commencement avorté, d’une étude restée sans lendemain, mais malgré tout conservée en vue de ou par oubli.
Le fragment, quand il n'est pas vu comme un déchet insignifiant, est mis sur socle à hauteur des regards, non sans nostalgie d'une entièreté disparue à jamais, mais avec le plus souvent une reconnaissance artistique du fragment lui-même indépendamment de son œuvre de rattachement.
Dans ce jeu entre œuvre et fragment, devenus respectivement œuvre diminuée et œuvre à part entière, apparaît une notion complémentaire du fragment : la fragmentée (statue antique qui a perdu sa tête, par exemple).
Une combinatoire se constate : on possède soit le fragment et la fragmentée, soit seulement l'un des deux ; dans ce second cas à partir du fragment, on ne sait déduire généralement trop peu ce qu'était réellement l’œuvre entière, par contre à partir de la fragmentée il est souvent possible d'extrapoler sans trop de risque d'erreur l’œuvre d'origine.
A contrario, lorsqu'un artiste crée un sujet volontairement amputé comme L'Homme qui marche (Rodin, 1905) sans tête ni bras ou déjà comme le Sphinx de Gizeh dont Malraux dit que la tête surgit et que le cou est simulé par la masse rocheuse, y a-t-il œuvre dite incomplète ?
Esquisse ou œuvre nouvelle ?
Les fragments sont utilisés comme des études ou des esquisses en vue d'une œuvre future sans en faire systématiquement partie. L'exemple célèbre de cette pratique est celle des 'abattis' chez Rodin, fragments (bras, mains...) en réserve d'une composition à venir, autant de promesses (tenues ou non) d'œuvres futures.
Si la fracturation n'est pas considérée sous le seul angle de la dégradation, c'est aussi, peut-être, que la complétude de l’œuvre n'est plus regardée comme une perfection à protéger et à maintenir. Dès lors, peut-on encore parler d'une œuvre fragmentée ou de fragments volontaires ?
On notera alors que si le fragment accidentel dû au hasard de la vie des objets est déploré comme tout aléa contrariant il pourrait être aussi espéré, guetté comme une chance d'assister à l'apparition d'une œuvre nouvelle incitant l'artiste non plus à préserver son œuvre du hasard, mais à l'y exposer.
C'est l'aventure artistique vécue par Auguste Strindberg : J'eus l'idée de modeler en argile un jeune adorant, réminiscence de l'art antique […] mais il me déplut et dans un accès de désespoir je laisse ma main tomber sur la tête de l'infortuné. Tiens ! une métamorphose qu'Ovide n'eût pas rêvée (...) et le tout est transformé en un garçon de neuf ans pleurant et cachant les larmes par les mains. Avec un peu de retouche la statuette fut parfaite, cela veut dire le spectateur a reçu l'impression voulue.
L'aventure est édifiante en ce que le hasard est ici source de réalisation non pas du projet initial, mais d'une autre œuvre plus puissante, plus expressive que celle d'abord imaginée. Non seulement le hasard a bien fait les choses, mais il en a fait une autre encore plus satisfaisante pour l'artiste et le regardeur.
Les équivocités de la fragmentation qualifient le fragment de dedans/dehors, à l'extérieur de sa statue originaire et inclus dans son propre destin artistique. A quoi a-t-on affaire ? Une partie détachée d'un fétiche Dogon a-t-il encore la force rituelle du fétiche ? Le bras d'une Vénus grecque a-t-il encore la puissance cultuelle d'une statue ?
Phénoménologie du fragment
Lorsque pour exposer sa conception de la perception Husserl utilise les exemples de l'encrier ou du papier blanc, il raisonne en termes de penser la chose (le sujet et la cogitatio), de chose pensée (ce qui est vécu, le cogitatum) et de vécus concrets caractéristiques de la chose (les cogitationes). Par cette approche via différentes dimensions du 'cogiter', le philosophe se réfère à un sujet adulte c'est-à-dire déjà défloré, averti, informé de ce que sont un encrier et un papier blanc, et qui en possède des exemplaires sur son bureau hic et nunc.
Le fouilleur, l'archéologue, le regardeur qui pour la première fois a posé son regard sur le fragment d'une statue grecque avait cette virginité perceptuelle au fondement de la question : dans quelle mesure ce bras, ce pied … sont-ils non seulement des objets d'intérêt mais aussi des objets d'admiration ?
Conclusion
S'il est avéré, un tel regard qui discerne les figures de l'art dans le fragment parce qu'il ne s'arrête pas aux aspects esthétiques convenus et supportables est de la famille des regards capables de voir dans les objets ce qui ne se voit pas selon l'optique 'convenable' (l'intuitus dont nous parlions). Alors, par cette capacité le fragment finira par faire bonne figure parmi les objets d'art, fût-elle encore quelque peu inconvenante.
Il reste qu'une telle capacité tient aussi à notre bonne et forte volonté de voir ce qu'il y a, peut-être, à voir au titre de l'Art dans le fragment. Le regardeur sera alors en mesure de soutenir le regard devant cette chose qui ravage le monde statuaire bienséant.
Auteur de l'article :
Jean-Marc Rouvière est philosophe, essayiste, poète et chercheur indépendant.
