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couverture du livre

Les Déesses incommodées

Aujourd'hui nous regardons souvent les fragments de statues antiques comme de simples objets patrimoniaux, oubliant leur fonction sacrée et leur contexte originel.

Que reste-t-il, pour un regard moderne, de la puissance religieuse et symbolique d’une déesse mutilée ? Peut-on encore percevoir, derrière l’incommodité des formes brisées, la présence intacte du divin ?


La spécificité du fragment statuaire

L'interprétation de la séparation, de la fragmentation, serait simple s'il s'agissait d'un fragment technique : le détachement provoque l'annihilation opérationnelle de l'outil.

En revanche, rien n'empêche, a priori, le fragment statuaire d'avoir la capacité de présenter sa propre force artistique.

Cela laisse possible une approche (non exclusive) du fragment, indépendante de sa référence statuaire antérieure. Cette autonomie, si elle est bien démontrée, élargit la définition du fragment qui n'est plus une partie libérée d'un tout qui lui doit tout.

Fragment et fragmentée

Tel que nous le considérerons ici - dans le domaine de la sculpture - le fragment est pris très naturellement au sens d'une partie détachée (in­volontairement ou non) d'un tout, d'une amputation d'une œuvre, et aussi le cas échéant au sens d’un commencement avorté, d’une étude restée sans lendemain, mais malgré tout conservée en vue de ou par oubli.

Le fragment, quand il n'est pas vu comme un déchet in­signifiant, est mis sur socle à hauteur des regards, non sans nos­talgie d'une entièreté disparue à jamais, mais avec le plus souvent une reconnais­sance artistique du frag­ment lui-même indépendamment de son œuvre de ratta­chement.

Dans ce jeu entre œuvre et fragment, devenus respective­ment œuvre diminuée et œuvre à part entière, apparaît une notion complémentaire du fragment : la fragmentée (statue antique qui a perdu sa tête, par exemple).


Une combinatoire se constate : on pos­sède soit le fragment et la fragmentée, soit seulement l'un des deux ; dans ce second cas à partir du fragment, on ne sait déduire généralement trop peu ce qu'était réellement l’œuvre en­tière, par contre à partir de la fragmentée il est souvent possible d'extrapoler sans trop de risque d'erreur l’œuvre d'origine.

A contra­rio, lorsqu'un artiste crée un sujet volontaire­ment amputé comme L'Homme qui marche (Rodin, 1905) sans tête ni bras ou déjà comme le Sphinx de Gizeh dont Malraux dit que la tête surgit et que le cou est simulé par la masse ro­cheuse, y a-t-il œuvre dite incom­plète ?

Esquisse ou œuvre nouvelle ?

Les fragments sont utilisés comme des études ou des es­quisses en vue d'une œuvre future sans en faire sys­tématiquement partie. L'exemple célèbre de cette pratique est celle des 'abattis' chez Rodin, fragments (bras, mains...) en ré­serve d'une composition à venir, autant de promesses (te­nues ou non) d'œuvres futures.

Si la fracturation n'est pas consi­dérée sous le seul angle de la dégradation, c'est aussi, peut-être, que la complétude de l’œuvre n'est plus regardée comme une perfection à protéger et à main­tenir. Dès lors, peut-on encore parler d'une œuvre frag­mentée ou de frag­ments volon­taires ?

On notera alors que si le frag­ment ac­cidentel dû au hasard de la vie des objets est déploré comme tout aléa contrariant il pourrait être aussi espéré, guetté comme une chance d'assister à l'apparition d'une œuvre nouvelle incitant l'artiste non plus à préserver son œuvre du hasard, mais à l'y exposer.


C'est l'aventure artistique vécue par Auguste Strindberg : J'eus l'idée de modeler en argile un jeune adorant, ré­miniscence de l'art antique […] mais il me déplut et dans un accès de désespoir je laisse ma main tomber sur la tête de l'infortuné. Tiens ! une métamorphose qu'Ovide n'eût pas rêvée (...) et le tout est transformé en un garçon de neuf ans pleurant et cachant les larmes par les mains. Avec un peu de retouche la statuette fut par­faite, cela veut dire le spectateur a reçu l'impression voulue.

L'aventure est édifiante en ce que le hasard est ici source de réalisation non pas du projet initial, mais d'une autre œuvre plus puissante, plus expressive que celle d'abord imaginée. Non seulement le hasard a bien fait les choses, mais il en a fait une autre encore plus satisfaisante pour l'artiste et le regardeur.


Les équivocités de la fragmentation qualifient le fragment de dedans/dehors, à l'extérieur de sa statue originaire et inclus dans son propre destin artistique. A quoi a-t-on affaire ? Une partie détachée d'un fétiche Dogon a-t-il encore la force rituelle du fé­tiche ? Le bras d'une Vénus grecque a-t-il encore la puissance cultuelle d'une statue ?

Phénoménologie du fragment

Lorsque pour exposer sa conception de la perception Husserl utilise les exemples de l'encrier ou du papier blanc, il rai­sonne en termes de penser la chose (le sujet et la cogi­tatio), de chose pensée (ce qui est vé­cu, le cogitatum) et de vécus concrets caractéristiques de la chose (les cogita­tiones). Par cette approche via diffé­rentes dimensions du 'cogiter', le philosophe se réfère à un su­jet adulte c'est-à-dire déjà défloré, averti, informé de ce que sont un encrier et un papier blanc, et qui en possède des exemplaires sur son bureau hic et nunc.

Le fouilleur, l'archéologue, le regardeur qui pour la première fois a posé son regard sur le fragment d'une statue grecque avait cette virginité perceptuelle au fondement de la ques­tion : dans quelle mesure ce bras, ce pied … sont-ils non seulement des objets d'intérêt mais aussi des objets d'admiration ?

Conclusion

S'il est avéré, un tel regard qui discerne les figures de l'art dans le fragment parce qu'il ne s'arrête pas aux aspects esthétiques convenus et supportables est de la fa­mille des re­gards capables de voir dans les ob­jets ce qui ne se voit pas selon l'optique 'convenable' (l'intuitus dont nous parlions). Alors, par cette capacité le fragment finira par faire bonne fi­gure par­mi les objets d'art, fût-elle encore quelque peu inconve­nante.

Il reste qu'une telle capacité tient aussi à notre bonne et forte volonté de voir ce qu'il y a, peut-être, à voir au titre de l'Art dans le fragment. Le regardeur sera alors en mesure de soutenir le regard devant cette chose qui ra­vage le monde statuaire bienséant.

Auteur de l'article :

Jean-Marc Rouvière est philosophe, essayiste, poète et chercheur indépendant.