couverture du livre

Voir un tableau : entendre le monde



Qu'est-ce que voir ? A quel type de voyage un tableau nous invite-t-il ? Comme le sous-titre l'indique, l'auteure s'interroge sur l'abstraction du sujet, à partir de l'expérience picturale.


Thématique : Philosophie de l'art


Le défi d’une réécriture


Qu’est-ce qu’un tableau ? Qu’est-ce qui confère à un tableau sa présence ? Qu’appelle-t-on abstraction ? Voici quelques-unes des questions qui me hantèrent pendant les années que je passais à la Sorbonne, d’abord auprès de Jean-Luc Marion puis de Jacqueline Lichtenstein qui revenait tout juste de Berkeley où elle avait enseigné.

J’avais été percutée par la rétrospective Mondrian, en 1995, à la National Gallery. J’étais tombée peu de temps après sur l’œuvre du peintre contemporain Pierre Dunoyer. Ce dernier disait des trucs énormes comme Il n’y a pas de tableau au Louvre 1. Il affirmait également ne pas faire de peinture mais des tableaux… Que pouvait bien signifier « le tableau » ? C’était quoi un tableau ? Je me suis lancée dans une thèse de philosophie pour tenter de donner de la substance à ces questions. Cette thèse s’intitule Abstraction et Liberté / Le tableau comme source de questionnement sur le rapport de l’être au monde. Ce livre en est la réécriture.

Une réécriture n’est pas un résumé mais une reprise à partir d’un nouveau positionnement d’une pensée qui ne vous lâche pas. Il ne s’agit pas d’écrire autrement la même chose, en vue d’une édition, de simplifier ou de réduire mais de réécrire le Même en retrouvant l’Autre, autrement dit de continuer à creuser son propre sillon.

Le défi de cette écriture consistait donc, au sortir de l’université, à trouver ma voix. Le tableau met en effet son spectateur à l’épreuve de sa singularité. Et c’est là tout le sens de l’abstraction. Je n’avais donc pas le choix.


Qu’est-ce qu’un tableau ?


Dire d’un tableau qu’il est abstrait et penser l’opposer ainsi aux œuvres dites figuratives ne veut, à mon sens, pas dire grand chose. L’art, quand il est juste, est abstrait depuis la nuit des temps. Dans le livre, je reprends la « fantasia » imaginée par Marie-José Mondzain dans Homo Spectator. Un homme descend dans une caverne afin de laisser sur l’une des parois de cette dernière l’empreinte de sa main. La scène se situe 30 000 ans environ avant notre ère. Mondzain en fait le premier autoportrait. Ce qui est important ici, ce n’est pas la main négative, c’est le geste dont la main est la trace. Ce geste traverse l’histoire en même temps qu’il la fait. Il ne se voit pas à proprement parler. Nous ne voyons de lui que ce qu’il produit.

Le tableau renvoie à cet objet insigne dont la fonction consiste à conduire quiconque le regarde à ce geste, lequel n’existe pas mais insiste et exige, pour se montrer, en filigrane de ce qui est peint, d’être réinventé. Ainsi, face au tableau, le spectateur ne peut-il s’arrêter à la chose concrète, même par simple plaisir. Pour voir, il doit retrouver le geste, autrement dit l’impulsion initiale, à l’origine de l’œil et du monde, du sujet et de l’objet. Il doit retrouver cette déhiscence qui porte le visible à stance, en libérant le temps.

Ce que le spectateur voit lorsque son cœur s’ouvre, ce qu’il éprouve, c’est le temps. Il accueille le fait d’être là, son Je, non pas lui-même mais cet Autre qui le relie à tous les autres : la figure humaine. Et c’est ainsi qu’un tableau abstrait n’est jamais abstrait mais toujours un portrait de l’Homme, se cherchant une forme à travers tous les hommes.


Le geste créateur


Dans l’Iliade, Homère rapporte cet épisode mythique où Thétis, la mère d’Achille, se rend chez Héphaïstos et lui demande de fabriquer de nouvelles armes pour son fils. L’illustre forgeron se met aussitôt à la tâche. Il actionne sa forge puissante, son « diaphragme pensant », et conçoit le bouclier. Il s’agirait du premier ekphrasis, du premier tableau vivant, selon certaines sources. Sur le même bouclier, sont ciselés la terre, le ciel et ses étoiles, des noces et des festins ainsi que deux cités en guerre. La vie, en son mouvement perpétuel, est cerclée par le bouclier, retenue en lui comme son essence même. Là encore, ce qui est important n’est pas plus peint qu’il n’est écrit, pas plus sculpté que gravé ou dessiné, c’est le geste dont la langue, cette fois-ci, garde la trace et que le texte cherche à manifester : le négatif… et à travers lui, toujours, l’Homme.

Ma rencontre avec l’abstraction picturale fut à l’origine de mes études de philosophie. Je voulais comprendre le phénomène produit par la présence d’un tableau. Pourquoi et comment le carré blanc sur fond blanc de Malevitch, par exemple, était-il capable de m’émouvoir autant ? Etait-ce l’idée qui me touchait ? Ou bien l’objet, sa texture, sa couleur etc. ? Je sentais, intuitivement, devoir m’éveiller à ce qui ne pouvait pas simplement être vu avec des yeux de chair mais qui devait être aperçu par le cœur et l’esprit. Il me fallait pénétrer l’histoire du concept. Aussi le livre reprend-il, de façon condensée, cet itinéraire qui permit à certains artistes à l’orée du 20e siècle d’entériner la séparation d’avec la nature par de nouvelles propositions plastiques.


Le sens de l’abstraction


On impute souvent l’abstraction à la naissance de la photographie, arguant que la seconde remplaçait la fonction jusqu’alors dévolue à la première. Peut-être. Mais l’argument n’en demeure pas moins spirituellement fallacieux. L’Occident, je le répète, avait épuisé le lien qui l’unissait encore hier à la nature. Il était tenu de se réinventer. Le tableau constitue le plan de cette réinvention. Je ne pense pas qu’il puisse être jamais peint. Je crois, en revanche, qu’il est possible de peindre dans l’horizon du tableau, entendu comme ce qui est, de toute éternité, déjà réalisé et, pourtant, toujours à réaliser. Le tableau renvoie à cette conjonction du passé et du futur ainsi qu’à leur disjonction. Il renvoie à ce présent où un passé se projette dans un futur afin que le monde se libère. C’est pourquoi il m’a semblé pertinent d’introduire ma réflexion par Platon qui, le premier, nous parle de projection à travers son « Allégorie de la caverne ».

Comment parvient-on à voir ? Comment sort-on de la caverne ? Tel est l’enjeu, me semble-t-il, de l’abstraction. Il serait prétentieux de me comparer au prisonnier délivré de ses chaînes et de dire que ces pages me furent le chemin escarpé qui me conduisit jusqu’au soleil véritable. Tout au plus ai-je pris conscience de mes chaînes et me sont-elles devenues insupportables. Etait allumé en moi le feu, c’est-à-dire le désir de ceux qui, plus avancés que moi, pouvaient m’aider. Je voulais me glisser dans leurs pas et me hisser, tant bien que mal, hors de mon tombeau. A travers ces pages, j’ai essayé de comprendre, un peu mieux, Heidegger, Kant et Hegel notamment, sans lesquels le tableau me serait demeuré une porte fermée. J’ai surtout essayé de dessiner la trajectoire du sujet invité à renaître, grâce à l’expérience picturale, à ce plan où il devient possible de s’entendre.

A l’origine, nous dit la Bible, les hommes parlaient tous la même langue. Parlant ainsi la même langue, ils s’entendaient à merveille. Ils avaient du génie et s’apprêtaient à atteindre Dieu 2. Mais celui-ci en décida autrement. Il détruisit la tour, multiplia les langues et dispersa les hommes. Pourquoi ? Pour que ce qui était déjà, de toute éternité, puisse, enfin, se réaliser et l’Homme advenir, le logos… la parole.


Auteur de l'article :

Camille Laura Villet est philosophe, psychanalyste, conférencière, fondatrice de Khôra imagination


1 Dunoyer Pierre, Tableaux, Catalogue du Jeu de Paume, 1991. Entretien avec Pierre Dunoyer, propos recueillis par Alain Cueff, p. 32
2 Voir un tableau : entendre le monde, p. 205.