couverture du livre

La maladie, le cri de la chair



Renouer avec la phronesis, la sagesse pratique louée par les Anciens, voilà le défi que relève avec brio Havi Carel dans son ouvrage La maladie, le cri de la chair. Réédité trois fois depuis sa parution en 2008 au Royaume-Uni, ce récit philosophique d’un monde redessiné par une maladie chronique dégénérative est enfin traduit en français.


Thématique : Ethique médicale


Une démarche phénoménologique


Havi Carel interroge le concept de maladie dans une perspective phénoménologique, non pas comme un simple dysfonctionnement biologique, mais telle qu'elle est vécue par le malade et bouleverse sa vie : l’autrice prône ainsi une médecine inspirée de la phénoménologie, afin de réconcilier diagnostic et souffrance, science et vécu.

Cette redéfinition de la thérapie permet non seulement de lever les contradictions entre l'immédiateté de la souffrance et la réflexivité de la pensée, mais également de questionner les liens sans cesse renouvelés entre pratique de la philosophie et philosophie pratique.


Une ascension vers « la santé dans la maladie »


Sportive et d’une hygiène de vie irréprochable, cette professeure de philosophie de l'université de Bristol apprend en 2006 qu’elle est atteinte d'une maladie très rare affectant les poumons, la LAM (lymphangioléiomyomatose).

Aux côtés de Merleau-Ponty et de Heidegger, Havi Carel entreprend alors de raconter son expérience charnelle de la maladie en alliant habilement exigence théorique et exigence thérapeutique. Si elle préfère les solutions concrètes aux arguties métaphysiques, cela ne s'accompagne jamais d'une condamnation : elle propose au contraire d’emmener la philosophie au chevet des patients.

La maladie, le cri de la chair cherche à renouer avec la vie, non pas dans une lutte contre la maladie, mais en nous invitant à se l’approprier par le biais de la phénoménologie et de l’expérience en première personne. Après avoir exposé les circonstances et les conséquences immédiates du diagnostic, Havi Carel décline dans les différents chapitres les conséquences philosophiques de l'expérience d'une maladie chronique dégénérative, pour la représentation de soi et du monde.


Empruntant aux genres du récit de soi et de l'essai philosophique, le questionnement est riche et exigeant ; le corps, le monde, l'autre, la société, la souffrance, la mort sont autant de notions autour desquelles la philosophe tisse son argumentation salvatrice.

Soucieuse de revenir aux sources de la philosophie comme étonnement face à ce qui est, l'autrice propose un cheminement centrifuge, de soi vers le monde, qui permet ainsi de conclure sur une philosophie du temps présent, loin de tout topos, dans laquelle le « je » semble s'effacer au profit du « nous ».

Ainsi, Havi Carel montre comment le malade parvient à vivre avec, voire par sa maladie, qui n'est plus perçue comme un élément étranger mais comme ce qui dessine un monde nouveau, et permet dès lors d'éprouver la santé dans la maladie.


« Une médecine inspirée de la phénoménologie » 1


Alors que l'on tend à associer hâtivement la philosophie à une pratique universitaire qui prônerait l'universel, Havi Carel propose de l'ancrer dans l'expérience individuelle en lui donnant un sens éminemment pratique. Le recours à la philosophie et plus particulièrement à la phénoménologie, comme un retour à l'expérience vécue, est destiné non seulement aux patients mais également au personnel de santé.

Havi Carel s'inscrit à ce titre dans le champ des Humanités médicales, dans la mesure où elle propose une réflexion sur la pratique de la médecine à laquelle devrait, selon elle, s'intégrer une prise en compte du corps vécu (Leib) et pas uniquement du corps biologique (Körper).

C'est notamment dans ce juste milieu que l'autrice renoue avec la Phronesis comme sagesse pratique ou prudence ; la philosophie doit ainsi permettre de suivre une droite règle de vie qui guide et transforme le sujet.


Une telle conception de la médecine pratiquée à l'aune de la phénoménologie laisse une part belle au vécu du patient. Rendre compte de ce dernier dans toute sa spécificité suppose non seulement une prise en compte par le corps médical du monde nouveau que le malade habite (cf supra), mais également de le décrire afin que cette expérience entre dans le champ du dicible et contribue ainsi à une nouvelle forme de thérapie.

Toutefois, la description phénoménologique du vécu s'attache non pas au donné tel qu'il est mais à la manière dont le donné apparaît à un sujet i.e, dans ce cas précis, à travers le filtre de la maladie. Dans cette perspective, il n'est pas question de décrire le déroulement par le menu de la difficulté des trajets quotidiens mais de décrire la manière dont ceux-ci sont perçus, éprouvés, par une femme atteinte de LAM.

Les premières caractéristiques de ce vécu sont le rétrécissement de l'espace et l'allongement du temps ; la cartographie des espaces parcourables est considérablement réduite tandis que le temps pris pour les parcourir s'allonge au rythme de la détérioration de son état physique : une nouvelle détérioration s'accompagne toujours d'un rétrécissement de mon monde 2.

Outre l'effet immédiat de la maladie sur la perception de l'espace et du temps, l'autrice décrit sa maladie comme l'éléphant dans la rue, dans le café, dans le bureau. L'éléphant dans l'amitié 3.

Par l'entremise d'anecdotes, elle montre que c'est également à travers le regard de l'autre que se forge ce nouveau rapport à soi consubstantiel à la maladie.

Une fois ce regard dépassé, une nouvelle forme de vie peut naître, non pas comme un retour à la normale mais comme une nouvelle normalité pour reprendre les mots de Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique. Or, c'est ce retournement là qu'une thérapeutique repensée à l'aune de la phénoménologie doit permettre.


Conclusion


Cet ouvrage offre ainsi une perspective nouvelle sur la maladie et la souffrance. Ancrée dans le prosaïsme constitutif de toute expérience, la phénoménologie permet d'échapper à tout rapport objectivant et offre la possibilité de faire raisonner le cri de la chair.


Autrice de l'article :

Anouk Pabiou, Élève à l’École Normale Supérieure de Lyon.


1 II, p.58
2 II, p.53
3 II, p.70