couverture du livre

La maladie, catastrophe intime



La maladie n’affecte pas seulement le corps, mais aussi l’âme. Elle peut mener à ce sentiment étrange : une perte d’identité.
Suis-je toujours moi-même ? Ou bien suis-je devenu quelqu’un d’autre, du fait de ma maladie ? C’est ce sentiment d’exil, cette perte de soi, que Claire Marin examine dans cet ouvrage.


Thématique : Ethique médicale


Une blessure de l’identité


De la maladie, on connaît les symptômes physiques : mains boursouflées, visage émacié, plaies, regard vague ou fiévreux…

Mais la maladie n’est pas seulement un phénomène qui s’extériorise : elle est aussi expérience intime, elle s’enfonce au cœur du sujet, s’y enlise, au point de se mêler profondément et douloureusement à son sentiment d’identité 1. Je suis malade, je me définis à présent comme tel : la maladie m’accompagne à présent en permanence, elle fait partie de moi, fait partie de mon identité, que je le veuille ou non. Et je ne reconnais pas ce nouveau Moi.


On comprend donc le titre de l’ouvrage : la maladie est littéralement une catastrophe, bouleversement brutal du monde intérieur, du sens de l’identité du malade, du sens de son existence même 2.

Ce qu’il nous faut saisir, c’est, selon l’expression heureuse de Claire Marin, cette blessure de l’identité, à savoir ce renversement [qui] assigne au malade une autre identité, à son corps défendant. Une identité dans laquelle le malade ne se reconnaît plus et dans laquelle parfois les autres ne le retrouvent pas non plus. Une identité vécue le plus souvent sur le mode négatif, dévalorisante et humiliante 3.

En réalité, cela nous amène à nous reposer des questions aussi fondamentales que « qu’est-ce que le moi ? ».


La maladie : expérience révélatrice ou éclairante ?


On sait que Hume dans le Traité de la nature humaine, remet en question la notion même de Moi. Il n’y a pas de moi substantiel qui se tiendrait en dessous du flux des perceptions. Il n’y a en réalité, rien d’autre que ce flux même, et il est inutile de postuler une fiction théorique supplémentaire que serait quelque chose comme le Moi.

Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentons son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, plus que par l’évidence d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. […]
Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception. 4


On peut donc se demander si la maladie, plutôt que de détruire un moi préexistant, ne serait pas plutôt révélatrice de l’absence de celui-ci.

On pense communément que le sentiment de notre identité se fonde sur un Moi substantiel ; mais peut-être ne repose-t-elle sur rien d’autre qu’un ensemble d’habitudes, illusion que la maladie viendrait dissiper. Auquel cas, celle-ci serait revalorisée, et l’on pourrait parvenir à cette idée paradoxale à première vue, selon laquelle la maladie a quelque chose à voir avec la vérité, relève du savoir : on peut se demander si [le malade] s’est perdu ou s’il s’est découvert dans la nudité de son être 5.


Prendre soin


Cette réflexion sur l’identité mène vers une nouvelle approche du soin thérapeutique.

En effet, c’est cette blessure de l’identité que l’approche trop techniciste de la médecine occidentale ne prend pas (suffisamment) en compte 6.


Dans la maladie, on prend conscience de l’éparpillement, de la complexion de notre être. Le sentiment intime d’unité que nous éprouvions est mis à mal 7.

Mais il peut aussi être restauré, précisément par le soin : on peut alors concevoir le soin comme la capacité à recréer ce lien intérieur, à aider le patient dans l’élaboration d’une nouvelle habitude d’être ; une nouvelle manière d’habiter son corps ou sa tête, les vivre à nouveau comme lieux propres 8.

Alors, le soin devient une aide et un soutien dans l’effort pour se réapproprier soi-même 9.

A la puissance dissolvante de la maladie s’oppose donc le pouvoir bienveillant du soin, qui mène à la réconciliation du patient avec lui-même. Par le soin, le Moi du malade peut même renaître de ses cendres : c’est parfois même sous le regard ou la main du soignant que le sujet émerge ou réapparaît 10.


Conclusion


Un ouvrage très clair, assez court, qui sensibilise à la problématique de la maladie et du soin, idéal pour ceux qui commencent à s’intéresser à ces questions, et, plus généralement, à l’éthique médicale.

Un livre illustré de plusieurs exemples et références en ce domaine, avec en particulier un chapitre remarquable sur le visage du malade, sur lequel peut se lire, de manière privilégiée, cette perte d’identité à laquelle il faut s’efforcer de remédier par le soin.



1 p.6
2 Ibid.
3 Ibid.
4 Traité de la Nature humaine, I, 4ème partie, section 6
5 p.12
6 p.19
7 p.57
8 Ibid.
9 p.59
10 p.69