couverture du livre

Vertige de la dépendance



Après sept années passées comme éditrice chez Fleurus, Nathalie Sarthou-Lajus est rédactrice adjointe de la revue Etudes. Elle s’intéresse depuis longtemps à la question de la dette (Eloge de la dette, paru aux Editions PUF en 2012) pensée et repensée par Marcel Mauss et convoquée ici sous l’angle d’une réflexion sur la dépendance.

Vertige de la dépendance a reçu le prix des lycéens du livre de philosophie en octobre 2022.


Thématique : Le bonheur


L’addiction et la dette


Celui qui est addict est d’abord celui qui a contracté une dette fondamentale vis-à-vis du « produit », que ce produit soit une drogue, une activité, une personne. Dans son Eloge de la dette, Nathalie Sarthou-Lajus cherchait déjà à rendre les honneurs à un concept dévalorisé.

Pour la philosophe, la dette permet de comprendre la communauté, comme ce qu’elle est, des femmes et des hommes reliés entre eux par le temps de la créance. Réfléchir à la dette économique, c’était déjà casser le mythe de l’indépendance néolibéral ; c’était aussi décrire la dette comme le moyen d’entretenir une relation sociale entre le débiteur et le créditeur le temps du « remboursement » (même symbolique). La dette crée du lien, et c’est une philosophie du lien que Nathalie Sarthou-Lajus veut défendre. On peut lire dans la présentation de l’ouvrage :

Nous ressemblons aujourd’hui à des adolescents révoltés qui découvrent qu’ils ne peuvent ni se suffire à eux-mêmes ni vivre leur existence à crédit, mais qu’il faut rendre des comptes. Entre l’oubli de la dette et le blocage sur la dette imputable, il est urgent pour nos sociétés d’apprécier le juste sens de la dette, capable de relier les hommes entre eux et d’ouvrir l’avenir.


Eloge de la dette, éloge de la dépendance


A travers un parcours de ses lectures philosophiques, psychiatriques et littéraires, Nathalie Sarthou-Lajus explore, en quelque sorte, le « connais-toi toi-même » à travers la figure de cet « autre » autour duquel tout le monde du « moi » s’organise.

L’addiction est un tremplin vers la relation, puisqu’elle sort le sujet du mythe de son autosuffisance. Le sujet est un être de besoins, et cette dépendance, sans cesse décriée, est heureuse. Pour Charles Bukowski, Scot Fitzgerald, Malcolm Lowry que la philosophe mobilise tout au long du texte, cet autre, c’est l’alcool. Pour d’autres encore, la figure de l’être aimé. La jouissance promise de l’union éveille en même temps l’angoisse de son propre anéantissement 1, explique la philosophe.


Symbiose et désintégration du moi, voilà comment l’identité se déploie à travers la dépendance, dans un élargissement du soi dans la dette, voire la dévotion à l’autre. C’est parce que l’on s’endette auprès d’un autre, d’une substance, que l’on se construit ; et en même temps, cet autre fait trembler mon identité, m’altère, me transforme, me transfigure 2 et potentiellement me déconstruit (détruit).

De cette façon, la dépendance vis-à-vis de la drogue ou de l’alcool peut être entendue comme un vertige, vertige qui donne son titre à l’ouvrage et que les philosophes n’ont eu de cesse d’interroger à travers les concepts de contingence et de nécessité, de condamner à travers ceux de divertissement et d’ascèse, et que ce livre libère de leur propos moral.


Bien sûr, il existe une dépendance qui nous enferme, une fascination et un ravissement contre lesquels il faut lutter car ils ne servent pas l’ouverture du sujet.

Mais la passion, les affects tant stigmatisés par l’histoire des idées, chez Nathalie Sarthou-Lajus deviennent un autre possible qu’une seule source de souffrance, de destruction ou de haine.

Il existe aussi une dépendance heureuse, à condition que la dépendance serve le lien avec le monde. Qu’elle permette de penser, d’écrire, de vivre avec les autres et pour les autres.


Dans la tradition philosophique occidentale, la dépendance n’est pas considérée comme une valeur, parce qu’elle est le lieu possible de toutes les aliénations qui menacent l’identité et la liberté du sujet. Voilà le point central du texte, annoncé en introduction.

Et pour cause, pour ne citer que les Stoïciens, Marc Aurèle en particulier dont de nombreux philosophes se revendiquent quand il s’agit de penser une « philosophie pratique », il faudrait pouvoir se priver de tout ce qui nous empêche d’avoir un empire sur nous-même. De tout de ce qui contrevient à la maîtrise, à l’emprise sur soi.

Radicalisé et simplifié, l’ascèse stoïcienne consiste donc à s’émanciper par la privation : abstinence sexuelle, absence de drogue ou d’alcool, jeûne, comme autant de façon de se contrôler. Il faut passer sa vie à s’entraîner à épurer autant que possible ses désirs, ses excès, son hubris.

Un autre chemin nous est ici proposé.


Conclusion


En convoquant des disciplines diverses (littérature, psychiatrie) et des mondes divers (l’hôpital, la maison de repos, l’atelier d’écriture, le lieu de la passion amoureuse), Nathalie Sarthou-Lajus propose d’infléchir la fascination pour la discipline ; elle poursuit ainsi une réflexion amorcée dans Sauver nos vies (Albin Michel, 2015) et Le Geste de transmettre, dans lequel elle amorçait déjà sa pensée de la dépendance : on s’endette du savoir de nos parents pour, un jour, les transmettre à d’autres.

L’homme est fait de ses addictions, de tous ces autres auxquels il est lié, enchaîné, et c’est tant mieux.



Auteure de l'article :

Margaux Cassan est diplômée de l'ENS-PSL en Philosophie et religions, et est l'auteure de Paul Ricoeur, le courage du compromis. Linkedin


1 p. 88
2 p.89