couverture du livre

Montesquieu, la politique et l'histoire



Cette lecture althussérienne de Montesquieu dévoile l’ambivalence de ses théories : d’une part révolutionnaires, puisque Montesquieu, avant Hegel, découvre une science philosophique de l’histoire ; d’autre part réactionnaires, car il semble être mû par les intérêts de sa classe sociale.


Auteur : Montesquieu


Montesquieu le révolutionnaire


La révolution scientifique opérée par Montesquieu est remarquable en ce qui concerne son approche. Même s’il semble avoir le même projet que Hobbes, il diffère de ses prédécesseurs. Il a un autre objet, à savoir édifier une science politique non d’une société générale mais de toutes les sociétés concrètes de l’histoire, et sa méthode consiste à découvrir les lois et la nature des choses et non pas leur essence.

Montesquieu est considéré révolutionnaire aussi dans sa nouvelle définition des lois, à savoir des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Autrement dit, il s’agit d’une relation constante entre des variables phénoménales. En effet, Montesquieu cherche à donner des lois au « monde intelligent », cependant les hommes sont souvent livrés aux passions - ils n’observent pas les lois qu’ils se donnent, puisque l’errance et la variation humaines font partie de leur conduite vis-à-vis de leurs lois.


La dialectique de l’histoire


L’histoire chez Montesquieu a une structure définie : au cœur des totalités de ses centres concrets, il y a un centre originaire fondamental : l’unité de la nature et du principe. 1. De plus, il est le premier, avant Marx, à avoir théorisé l’histoire sans lui imposer ses fins, c’est-à-dire sans projeter dans le temps de l’histoire la conscience des hommes et leurs espoirs 2


Cet enjeu devient essentiel lorsqu’il s’applique aux trois formes de gouvernements théorisés dans l’Esprit des lois.

Pour ce qui concerne la République, Montesquieu distingue entre la démocratie et l’aristocratie : tandis que Rousseau pensait qu’une démocratie qui se donne des représentants touche à sa fin, Montesquieu tient au contraire qu’une démocratie sans représentants est un despotisme populaire imminent. Cependant, son système démocratique fait en sorte que le bas-peuple ne soit jamais dans la position d’être véritablement au gouvernement, puisqu’il est perçu comme victime de ses propres passions.

Ensuite, dans le régime monarchique, les éléments fondamentaux qui composent la nature de ce régime sont les corps intermédiaires. Composés par les institutions des ordres sociaux, le plus naturel est la noblesse qui devient, avec les autres ordres sociaux, le canal nécessaire pour garantir l'ordre politique. In fine, dans le despotisme, le souverain vit dans la précarité, assurée par l’absence de structure sociale.

Ainsi, en suivant un fil temporel et historique, si la République appartient au passé et si le despotisme n’est que la monarchie abusive et dénaturée, il ne reste que la monarchie constitutionnelle dans le présent. Mais qu’en est-il de l’avenir ?

Althusser montre que la logique de la théorie de la monarchie et du despotisme fait, sinon tout le sens, du moins un des sens importants du fameux débat de la séparation des pouvoirs 3.


Selon l'auteur, la fameuse théorie de la séparation des pouvoirs n’est qu’une illusion historique, en s’appuyant sur les thèses de Charles Eisenmann 4. Il s’agirait d’un mythe, puisqu’une séparation stricte des pouvoirs n’existait même pas chez Montesquieu. Selon les théories d’Einsenmann, il ne s’agissait pas chez Montesquieu d’une séparation mais de liaison et de combinaison des pouvoirs.

Le point essentiel de cette démonstration montre que le pouvoir judiciaire n’existe pas, car il est invisible et comme nul (EL, XI). Nous sommes donc face à deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, qui doivent agir dans leur rapport de force de nature politique afin d’aboutir à un gouvernement modéré : la modération est donc l’équilibre des pouvoirs, c’est-à-dire le partage des pouvoirs entre les puissances.


Conclusion


Selon Althusser, toute l’analyse juridique de Montesquieu ne fait que cacher un choix politique précis du philosophe. L’approche adoptée lorsqu’il décrit les régimes possibles met en lumière la place privilégiée qu’il donne à la noblesse.

Or, il faut se demander si les catégories posées par l’auteur du XVIIIe siècle répondent véritablement à la réalité historique. Selon les travaux de Porchnev, la thèse du roi-arbitre entre deux classes ennemies égales en force et en impuissance repose à la fois sur un anachronisme et sur une idée mythique de la nature de l’Etat 5. Certes, entre la noblesse, la bourgeoisie et le roi se jouait une bataille idéologique et politique continue. Mais, ce qui est réellement en jeu dans les théories philosophiques de Montesquieu c’est son implication directe dans la noblesse, et donc ses intérêts personnels liés à sa classe sociale.


Auteur de l'article :

Giada Pistilli prépare un master de philosophie politique et éthique à la Sorbonne, et a travaillé au Parlement européen.


1 p. 29
2 p.52
3 p.97
4 EISENMANN, Charles, « L’Esprit des Lois et la séparation des pouvoirs » in Mélange Carré de Malberg, Paris, 1933, p. 163-192.
4 p. 116