couverture du livre

De l’or dans la tête, repenser l’éducation pour réparer l’école



Derrière la crise que traverse l’école aujourd’hui, se logent des enjeux de justice sociale, d’orientation future, et de formation des citoyens de demain. L’école semble avoir renoncé à son rôle de transmission égalitaire des savoirs, favorisant ainsi la reproduction sociale. Outre cet aspect politique, se profile la question de notre capacité à remettre le monde en place comme l’écrit Arendt, c’est-à-dire à transmettre notre monde aux générations futures.


Thématique : Philosophie de l'éducation


Peut-on parler de crise de l’éducation aujourd’hui ?


Professeure de philosophie, et passionnée par ce métier, j’ai assisté à une grande mutation et de l’école et des élèves en seulement cinq ans. Chacun connaît bien les poncifs sur le métier et l’éducation nationale : le niveau des élèves est inquiétant, l’enseignement n’attire plus et ne parvient plus à recruter, et l’école ne résorbe plus les inégalités sociales.

Mais pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? L’enquête nécessitait de croiser les études, les statistiques, d’aller interviewer des chercheurs, de sonder aussi les enseignants, pour mêler les vécus à l’objectivité des faits. Loin de céder au catastrophisme, il s’agit de remonter le fil des causes, historiques, sociales, politiques, qui ont conduit aux problèmes que traverse l’école aujourd’hui.


La crise de l’éducation concerne d’abord les nouvelles générations d’élèves, qui n’ont plus la même relation au savoir qu’il y a cinq ans. L’enseignant a perdu en légitimité, et ses cours sont facilement mis en concurrence avec d’autres sources jugées équivalentes (vidéos YouTube, plateformes de contenus éducatifs, etc) à cause de l’horizontalité actuelle de l’information. Cette défiance vis-à-vis des professeurs traduit aussi un relativisme prégnant dans les mentalités, où tout se vaut, et où aucune hiérarchie des discours n’est possible.

À cela s’ajoute une baisse de concentration et d’attention des élèves, dont le temps passé sur les réseaux sociaux a explosé, et une incitation pour les professeurs à faire de l’edutainment, à divertir, avec du numérique ou des intervenants multiples au sein de l’école, pour « capter » les élèves. À ce jeu dangereux, on remédie au manque d’attention en exerçant celle-ci encore moins, de sorte que la lecture d’un livre, qui demande une énergie et une mémorisation active, semble trop longue ou trop difficile pour de nombreux élèves.

Un manque de repères affaiblit l’école : une culture de la consommation et de la contestation s’accroit chez les parents d’élèves, quand les notes, les examens, ont perdu non seulement de leur valeur mais aussi de leur caractère anonyme et républicain, avec la réforme du bac, par exemple.


En parallèle, le niveau des enseignants est lui-même à interroger, lorsque l’institution ne rechigne pas à mettre devant les élèves des étudiants ayant tout juste une licence, sans concours ni expérience, affectés au débotté, et ayant encore moins eu le temps de préparer leurs cours.

Qu’il s’agisse de l’autorité des professeurs, comme de celle des évaluations et des examens, elles ne sont plus respectées. Ce qui génère pour les élites des stratégies d’évitement, en scolarisant leurs enfants dans des lycées privés réputés ou en ayant recours à des certifications privées pour garantir des niveaux de langue étrangère ou de français. Il est alors clair que l’école n’est plus garante sur le territoire d’un niveau homogène et renonce à sa mission première.


Bienveillance, hétérogénéité croissante et orientation


Il en va de même pour la maîtrise de la langue, la culture générale, la logique ou la capacité à raisonner et à exercer son esprit critique : l’incitation à la bienveillance contrecarre tout effort.

Les multiples réformes, de la maternelle au lycée, ont supprimé par exemple la notation chiffrée, introduit l’évaluation par compétences, interdit le redoublement en maternelle, rendu celui-ci exceptionnel au primaire, ou généré une surnotation des élèves (comme le bac en contrôle continu), retardant toujours la confrontation des élèves avec la réalité de leur niveau.


Pourquoi ? L’école semble prise en étau entre une volonté, affichée depuis les années 80, que 80% d’une classe d’âge obtienne le bac, et le fait de devoir introduire une sélection entre les élèves. Cette sélection, qui est systématiquement reportée à l’étape suivante, se fait aujourd’hui en master, où les places manquent pour accueillir des étudiants toujours plus nombreux à l’université.

Se dessine alors une crise de l’orientation chez les élèves, qui s’explique par la promotion inconsidérée de la filière générale pour tous : loin de convenir à tous les élèves, le lycée général est pourtant perçu par les familles comme la voie à suivre et les professeurs ne sauraient s’y opposer.

En conséquence, l’hétérogénéité des classes n’a cessé de s’accroître, traînant parfois des élèves avec de lourdes difficultés à la classe supérieure, et générant pour eux une grande souffrance, ou un complexe d’infériorité. Quant aux professeurs, il est de plus en plus délicat de faire un même cours à une classe où les niveaux diffèrent autant.

Les filières professionnelles, l’apprentissage, mériteraient d’être revalorisées car l’entonnoir qui attend les élèves à l’université, ou dans leur vie professionnelle, n’est pas anticipé.


Permettre la transition entre la famille et le monde


Comme l’écrit Arendt, dans la Crise de la culture, L’école n’est en aucune façon le monde et ne doit pas se donner pour tel ; c’est plutôt l’institution qui s’intercale entre le monde et le domaine privé que constitue le foyer pour permettre la transition entre la famille et le monde.

Or, ce qui fait défaut actuellement, et que l’on entend rarement dans les médias, c’est bien cette capacité à permettre la transition entre la famille et le monde : l’enjeu des savoirs scolaires n’est pas de viser une employabilité des élèves, ce qui reviendrait à tracer une démarcation entre savoirs utiles et savoirs inutiles, mais de leur donner une autonomie de pensée et de construction individuelle pour comprendre le monde dans lequel ils vont évoluer. En privant les élèves de la maîtrise du français, ou de pans entiers de culture générale, sous couvert de se mettre à leur portée, on les ampute de précieux outils pour se situer eux-mêmes au sein de leur vie future.

Alors que tout nous incite à baisser la barre de nos exigences, les mots de Jaurès, en 1888, doivent plus que jamais être rappelés : Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. (…) Leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.


L’inclusion comme la bienveillance sont des préceptes à la mode qui ont été détournés de leur sens profond et agissent aujourd’hui avec une grande hypocrisie envers les élèves : on leur fait croire que tout est adaptable, négociable, que chacun a droit à sa différence, par exemple que l’orthographe ne compte plus, alors que c’est un facteur qui n’a jamais été aussi discriminant.

La méritocratie se retourne finalement contre les élèves, car à leur faire croire que chacun peut réussir s’il le veut et que l’école a tout fait pour s’adapter à leur niveau, on induit l’idée que s’ils échouent ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, alors que dès le début de leur scolarité ils n’ont pu être tirés vers le haut que par leurs familles. Comme le remarque le philosophe américain Michael Saendel, l’idée de mérite masque une humiliation : ceux qui n’ont pas réussi, alors qu’ils le pouvaient, ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Même idée pour le sociologue François Dubet : Les vainqueurs de la compétition scolaire, a priori ouverte à tous, accèdent au pouvoir, à la fortune et au prestige, pendant que les vaincus ne sont pas seulement condamnés aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés, ils sont aussi humiliés. Avec la méritocratie, les vainqueurs méritent leurs succès et les vaincus méritent tout autant leurs échecs.


Conclusion


L’enquête et l’immersion entrelacées dans l’ouvrage ne se départissent pas de l’humour, et d’un amour profond pour « le plus beau métier du monde ». La ruralité, la voie professionnelle, la manière dont l’école traite ses meilleurs élèves, la place du corps à l’école, l’histoire de l’instruction des filles ou encore de certaines régions, sont aussi abordées au travers de ce qui s’apparente pour le lecteur à un voyage au cœur ni de lycées d’élites, ni de ZEP ou de REP en grande difficulté, mais plutôt de lycées moyens, dans une France moyenne.

Derrière apparaît le constat que l’institution et ses réformateurs ont souvent agi à court terme ou pour communiquer, et rarement avec le courage et l’humilité besogneuse qu’il aurait fallu avoir. Se dessine aussi, en filigrane, toutes les solutions que l’on pourrait mettre en œuvre, avant tout pour les élèves et pour faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui viennent de la naissance, l’inégalité d’éducation, comme le brandissait déjà Jules Ferry en 1870.


Auteure de l'article :

Audrey Jougla, écrivain & professeur de philosophie.