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couverture du livre

L’éducation face à l’impossible

Le livre « L’éducation face à l’impossible » aux éditions Delga est un livre qui a une finalité politique au sens où il est une critique des fonctionnements des pouvoirs de l’Education nationale et qu’il inscrit l’éducation dans un agencement qui va de la structure psychique de l’apprenant aux échanges économiques.

Plutôt que le pouvoir, il vaut mieux dire les pouvoirs qui sont multipolaires et où la verticalité hiérarchique ne tiendrait pas sans la servitude volontaire qui la suit comme son ombre. A cet égard, il est montré que des narcissismes d’acteur de terrain par ambition sont des relais de la doxa de l’institution.


La méthode

Le livre a été écrit par un auteur qui a exercé différents métiers dans l’Education nationale : école normale d’instituteurs, CPE en zone sensible, professeur de philosophie, personnel de direction, pilote de l’éducation culturelle au niveau de l’académie et formateur en formation continue.

L’auteur revendique son ancrage sur le terrain comme condition de ses analyses sous l’angle de ce que Gilles Deleuze appelait un empirisme transcendantal. C’est-à-dire que la situation reste la condition première d’une archéologie qui n’est pas un a priori conceptuel mais une déduction transcendantale du contexte.

Le livre développe une série d’une vingtaine de formations de pouvoirs. Pour exemples, on peut citer les indicateurs, l’évaluation des enseignants, le chaînage qui va du conseil supérieur des programmes à son rattachement à l’université qui élabore la pédagogie par compétences en réponse aux recommandations du conseil de l’Europe, le ministre et l’accélération des réformes, les formations initiales et continues qui ratent la cible, etc…

Ce détour par le pouvoir a pour but de montrer comment cela fonctionne. Cette archéologie se situe dans les pas de Michel Foucault qui concevait le pouvoir comme des techniques de pouvoir. Le livre procède par séries qui n’est pas surplombée par une vision d’ensemble mais comme si l’on visitait un appartement de pièce en pièce. La compréhension de l’ensemble se forme par un effet d’association entre les pièces.


L’analyse des pouvoirs comporte une fonction heuristique pour retrouver un réel auquel ils font écran. Leur reproduction qui les sous-tend fait des poches de représentation qui ne correspondent pas aux problèmes réels. La disjonction du pouvoir au réel peut être plus ou moins prononcée mais pour l’Education nationale en France elle est parvenue au stade de l’absurdité.

Or le réel de l’éducation dorénavant fait craquer le système au point de la rupture ce qui apparaît par des signaux tangibles qui sont l’échec, la déconsidération, la pénibilité, l’agressivité. Il convient donc de remonter aux causes de ce qui noue ensemble les pouvoirs et ces signaux. Cette théorisation critique est le premier geste qui est dû à la politique de l’éducation.

Mutation anthropologique de l’apprenant

Si le réel fait craquer la croûte du pouvoir qui prétend le contenir c’est que le sujet apprenant n’est plus le même. Il faut pour appréhender cette mutation anthropologique admettre que le sujet apprenant ne dispose pas de facultés naturelles qu’il suffit d’habiller par des réformes qui utilisent les vieilles recettes.

La mutation est essentielle, elle change le rapport à l’apprendre lui-même, le rapport au groupe, à l’autorité et au savoir. Elle emporte aussi avec elle la conception de l’égalité nous le verrons, la même pour tous, qui fut dans sa postulation dans le droit un facteur de progrès formidable. Sans un déplacement des représentations du pouvoir vis-à-vis du réel de l’apprenant le réformisme peint gris sur gris depuis cinquante ans.

Pour se saisir de ce réel des subjectivités de l’apprenant d’aujourd’hui l’auteur s’appuie sur Marx relu par Lacan. Pour Marx l’épicentre du capitalisme se résume dans une formule À MA’.

Autrement dit, de l’argent investi contre de la marchandise apporte plus d’argent. Dans le langage commun cela consiste à comprendre « l’échange pour du profit ».

C’est le cœur de la théorie de la plus-value dont le travailleur est une pièce qui fait partie du cycle quand la marchandise est la force de travail sur laquelle on tire du profit.


Il semble au premier abord que le lien logique entre l’entreprise et l’apprenant est tiré par les cheveux. Mais voyons ce qu’en fait Lacan. Le déterminant du profit pousse ou l’offre ou la demande au-delà du besoin à un pousse-à-jouir qui en veut toujours plus. Cela devient une forme d’addiction aux produits pour être satisfait. On a bu mais on veut un verre en plus même si l’on n’a plus soif. Le plus à jouir se substitue au besoin par le mouvement de l’échange dont l’animation est le profit.

Par là même la demande à l’autre, au maître ou au savoir est forclose par l’objet factice. C’est l’objet en toc dans la langue de Lacan qui boucle le sujet sur lui-même. La demande est anticipée par un pousse-à-jouir qui devient comme une seconde nature. La demande est tuée dans l’œuf.

Il faut noter au passage que cette homologie entre la plus-value et la subjectivité ne se réduit pas au travailleur et l’échange économique mais vaut pour toute relation à l’autre et au réel jusque et y compris dans la vie affective.

Cela signifie qu’il n’y a plus de division, plus de castration entre le sujet et l’autre, entre le sujet et le réel. L’objet en toc forclôt le sujet, et prédispose le désir à se remplir.

Pourquoi cette subjectivité du pousse-à-jouir est incompatible avec l’apprendre, l’autorité du maître et toute sublimation du savoir qui élève?

Parce que l’autorité et l’apprendre sont fondés dans une dissymétrie, dans une division entre soi et l’autre, entre soi et le savoir. Or la demande forclose au temps de la plus-value plie la dissymétrie à l’injonction du plus que jouir. C’est la mort du père symbolique comme tout aussi bien la castration.

La famille « pour » l’enfant épanoui

Apportons une illustration de cette structure du désir dans ce monde de l’obligation à jouir par une simple description de l’évolution de la famille.

Dans la famille moderne jusqu’à la fin des années soixante l’enfant se situait dans un horizon d’attente de ses parents. Il ne répondait pas à table et on lui demandait par son travail à l’école de réussir pour une promotion sociale. Le désir de l’enfant était divisé par cette autorité de la demande qui était reportée à l’école. Le passage du père symbolique au maître d’école était robuste.

Dans la famille contemporaine le contrat de mariage se dissout dans les lignes de désir de chacun et seul l’enfant garantit la durée et la solidarité familiale. La famille éclatée tient par la préoccupation que l’on accorde à l’enfant. Que la famille soit recomposée ou pas cela tourne autour de l’enfant. De la place de second, l’enfant occupe dès lors la place du centre. Les parents deviennent les intercesseurs de l’épanouissement de l’enfant qu’ils favorisent. Ils anticipent ses besoins et ses désirs sur la tendance d’un toujours mieux qui doublent le toujours plus de satisfaction de la jouissance. C’est le règne de l’enfant autocentré pour l’épanouissement. Les parents gomment les conflits et tendent à être parfaits.

La perte de la dissymétrie et la transmission

Si maintenant on reporte cette subjectivité dans une classe les incidences sont de plusieurs ordres.

Premièrement, il n’y a pas de demande au maître, zéro transfert sur sa légitimité. C’est ce que l’on désigne par la crise de l’autorité.

Deuxièmement, le savoir qui implique un mouvement de sortie de soi pour s’élever à travers lui ne répond pas directement aux émotions et à la motivation du moment. L’ennui est une maladie dans la classe d’aujourd’hui.

Troisièmement, la relation à l’institution n’est plus la normalisation qui subsume l’affect mais une institution rendue scrupuleuse vis-à-vis de la singularité de chacun. La norme négocie avec chacun converti en exception.

Bien entendu ce qui est expliqué est une tendance qui grossit mais qui comporte des parts de rapports traditionnels qui la contredisent. L’ambition chez les parents diplômés et la morale pour les chrétiens par exemple inversent encore pour quelques temps cette tendance.

La question ici n’est pas de regretter les temps antérieurs, la question est de présenter ce qui vient sans jugement de valeur. Le temps de l’autorité patriarcale est révolue, un point c’est tout.

Réparer la dissymétrie

Toute la question est de trouver pour répondre à cette mutation anthropologique de l’apprenant des conditions pratiques qui lui permettent de retrouver une dissymétrie pour apprendre. Il ne s’agit surtout pas de réagir avec des coups de mentons qui seraient la réincarnation passéiste du père symbolique ce qui ne manque pas de fleurir du sommet de l’état au populisme le plus grossier. Pour retrouver de la dissymétrie, condition à toute transmission le point de départ est de créer les conditions d’un lien qui fasse autorité.

Actuellement, une classe à trente élèves qui sont des singularités centrées sur leur épanouissement ne font pas un groupe qui peuvent se rassembler autour d’un maître. Aujourd’hui, à l’inverse trop d’élèves, sont devenus un collectif de désassortis où l’indiscipline règne.

C’est l’éducation et la transmission devenues impossibles d’où le titre de l’ouvrage.

Pour retrouver une dissymétrie il faut trouver l’intervalle à bonne distance entre trop de proximité et l’asymétrie. Entre ces nouveaux apprenants et le maître et entre eux cela oblige de réduire la taille du groupe à quinze maximum. Ce que l’on désigne par les fondamentaux ce ne sont ni le français ni les maths ni la citoyenneté mais les conditions qui les rendent possibles.

La dissymétrie de l’autorité ne s’exerce pas sans force avec toutes les réserves qui ont été formulées dans le paragraphe précédent sur la mort du père qui ne se réincarne pas en coups de mentons autoritaires. La force de l’autorité se regagne, il faudrait même dire se répare grâce à un petit intervalle entre l’élève qui ne sait pas et le maître qui sait. La place de ce maître est dans le petit intervalle entre les langues quotidiennes des élèves et son savoir. C’est un jeu de langage entre les deux qui demande au maître d’être un traducteur.

Cela signifie que le savoir du maître n’est pas l’académisme pour une hypothétique excellence mais un savoir s’y prendre entre les langues de ses élèves et une pratique des jeux de langage que ce soit en français ou en maths.

Cela signifie que le métier de pédagogue ne consiste pas à être un champion de sa discipline mais à exercer une interface entre des langues quotidiennes auxquelles il s’adresse et la visée culturelle qui aura été choisie par la nation. Annie Ernaux dans ses livres ne trahit pas ses origines comme l’enseignant ne doit pas trahir les langues quotidiennes de ses élèves.


Au fond c’est une révolution copernicienne où les niveaux scolaires et les différences ne se fédèrent pas sous l’unité de l’académisme et de l’égalité, les mêmes pour tous, qui plus on va deviennent des temples vides.

C’est une pédagogie de processus multiples. Elle s’adresse à des singularités disséminées dont l’enseignant est le médiateur par le haut d’un commun à construire de toutes pièces.

Il se construit par deux voies. Par une collaboration entre les élèves dont la proximité leur apprend le partage du juste et de l’injuste pour une égalité vécue par la réciprocité. Seule cette réciprocité vécue est la condition pour habiter l’égalité formelle qui n’en porte que le nom. Et d’autre part, c’est une performance du maître qui fait une médiation entre les langues par son savoir s’y prendre. Il n’y a plus la symbolique sacralisée ni du maître ni du savoir dans cette pédagogie mais la force attractive d’une rencontre dissymétrique.

Le maître d’armes y engage son corps, il met en garde l’élève contre ses contresens et apprend les figures pour que l’élève devienne plus fort. Sauf que là, le fleuret est la langue à bonne distance. Pour l’entretien du désir dissymétrique il ne faudra pas oublier que l’IA devra s’agencer au corps. La machine qui n’est pas cernée par l’affect est le mort qui prend le vif.

Auteur de l'article :

Patrick Coste est professeur de philosophie, conférencier, ancien cadre de l'Education nationale.