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couverture du livre

Le défi préhistorique

Comment penser l’art paléolithique dans l’histoire sans le réduire à un commencement maladroit ou à l’enfance de l’art ?

La question est paradoxalement actuelle, car réfléchir à la place de la préhistoire, c’est s’interroger sur la définition de notre culture et aussi de l’humanité.


Un désordre du temps

Le choc de la découverte d’un gouffre temporel pousse à prolonger l’histoire de plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’années et aussi à penser autrement les schèmes historiques jusqu’alors mobilisés 1.

C’est un sentiment de stupeur et d’effroi qu’éprouvent les découvreurs d’objets et de peintures préhistoriques. Si cette expérience de ce que j’appelle un « sublime temporel » 2 est si forte, c’est parce qu’elle met sens dessus dessous leur conception de l’art, de l’histoire et de l’humanité. Comment une humanité qu’on imagine primitive a-t-elle pu fabriquer des objets techniquement complexes et dotés de qualités esthétiques ?

La découverte des silex de Hoxne en 1797, du plafond peint d’Altamira en 1879, de la « chapelle Sixtine du Périgordien » (comme on a pu nommer Lascaux) sont autant d’événements qui poussent les savants à envisager, non sans de grandes difficultés, l’idée qu’une humanité dotée d’une culture vivait en des temps antédiluviens, antéhistoriques, archéogéologiques.

Repenser l’histoire

L’hypothèse que je veux défendre est que l’art préhistorique invite à penser l’histoire autrement 3.

L’ouvrage veut prendre acte de ce bouleversement des temps et entreprend d’examiner les modèles qui ont été proposés par les préhistoriens, les anthropologues, les historiens et critiques d’art pour penser l’art paléolithique dans l’histoire.

Ces modèles doivent intégrer d’énormes durées, c’est-à-dire imaginer une histoire de l’art qui ne commence plus avec les pyramides d’Égypte (4500 avant J.-C. pour Khéops), mais avec Lascaux (17 000 BP), Chauvet (32 000 BP) voire, et les durées deviennent vertigineuses, 400 000 BP pour les remarquables silex bichromes découverts à Hoxne et plus de 2 millions d’années si l’on veut bien prendre en compte les pierres taillées d’Homo erectus dont la symétrie ou les choix de couleur témoignent d’une intention esthétique 4.

Mais comment mettre en histoire des objets si divers, si nombreux et éparpillés sur plusieurs continents ? Comment trouver un ordre historique en dépit des immenses lacunes du matériau retrouvé ? Bref, comment assigner un ordre à ce qui est multiple, lacunaire et éparpillé ?

Ces questions d’ordre épistémologique sont épineuses et peuvent mener à ce que j’ai qualifié d’« antinomie de la raison historique » 5.


Cette enquête épistémologique se double d’une réflexion esthétique. Par le biais de la préhistoire, des thématiques traditionnelles sont renouvelées : l’art est-il à l’origine imitatif, naturaliste ou au contraire abstrait et décoratif ? Est-il de nature symbolique ? Et puis, pourquoi les artistes des XXe et XXIe siècles ont-ils vu dans l’art paléolithique un art moderne ?


Enfin, un enjeu anthropologique se superpose à l’interrogation en épistémologie et en philosophie de l’art. Comme l’ancienneté des objets plus haut évoqués le suggère, tous les artefacts retrouvés (bifaces, gravures, empreintes de mains, objets gravés) n’ont pas été réalisés par Homo sapiens. Tenter de faire une place à l’art paléolithique dans l’histoire, c’est donc aussi envisager la culture d’autres Homo tels que Néanderthal et leur éventuel rapport à notre histoire.

Si l’art est une caractéristique de l’humanité et non d’Homo sapiens, il faut remettre sur le métier la façon dont la philosophie a pris l’habitude de définir l’homme à partir des caractéristiques de la civilisation grecque antique.

On voit l’étendue et les difficultés des questionnements posés par le Paléolithique qui provoquent littéralement la pensée. Tel est le défi préhistorique.

Penser l’histoire depuis l’art

[…] poser la question de l’histoire depuis l’art, c’est proposer une thèse sur la philosophie de l’art, sur ses objets et son extension, sa méthode et son corpus 6.

L’aiguillon de ma réflexion, c’est l’art préhistorique. L’ouvrage repose donc sur une hypothèse de méthode, à savoir qu’on peut penser depuis l’art.

La proposition, qu’on retrouve dans le sous-titre du livre, fait bien sûr référence aux thèmes de l’origine, du commencement, à un éventuel point de référence initial, spatial ou temporel. Mais surtout, elle a le sens d’un point de départ théorique : c’est en partant des productions des grottes de Font-de-Gaume, de Lascaux, de Hohle Fels qu’on peut lancer une réflexion inédite sur l’histoire, l’art, l’humanité.

En d’autres termes, il s’agit de formuler des propositions sur l’art, et aussi d’envisager l’art comme une matrice de problèmes qui ne sont pas uniquement de nature esthétique.

Que peut-on penser en partant des phénomènes artistiques ? Avec l’art, on peut évidemment penser des choses de l’imagination, du jeu, de l’ornement, mais on peut aussi réfléchir de manière originale sur l’histoire ou encore la causalité. La philosophie de l’art n’a pas que l’art pour objet. J’ai formulé cette hypothèse de méthode en forgeant l’expression d’ une philosophie de l’art plus qu’esthétique 7.

Entrer dans le problème préhistorique

Afin de ne pas céder à la facilité consistant à se donner l’art préhistorique comme un objet tout fait ou en faire la simple métaphore d’un art très ancien ou primitif, il est indispensable de préciser quels étaient les objets de référence des scientifiques et théoriciens dont les positions sont évoquées et quel était le cadre interprétatif dominant dans lequel ils se situaient 8.

Pour donner à l’art cette puissance de décentrement et d’interrogation, il faut en acquérir une certaine connaissance : connaissance de ses matériaux, de ses techniques de fabrication, de ses significations, des interprétations qui en ont été données.

L’ouvrage ne fait pas du préhistorique une métaphore de ce qui est colossalement ancien, mais renvoie à une réalité archéologique et à un ensemble de savoirs.


Le livre est conçu de manière à permettre à chacun d’entrer dans le problème préhistorique, indépendamment des connaissances préalables qu’il a ou non sur le sujet.

D’abord, le lecteur pourra se faire une idée du champ de questions ouvert par le Paléolithique grâce à un état de l’art qui présente et discute les rares philosophes qui se sont risqués à le penser 9.

Le lecteur pourra aussi s’aider de l’introduction qui rappelle les grandes étapes de la découverte de l’art paléolithique et les interprétations principales qui en ont été proposées 10. L’ouvrage est également illustré et accompagné de brefs repères chronologiques 11.

J’ai enfin conçu un riche index qui permettra à chacun d’approfondir des notions philosophiques classiques et incontournables en esthétique (l’art pour l’art, le symbole, l’image, l’espace, le rythme), en épistémologie (l’analogie, le comparatisme, la causalité) et pour la pensée de l’histoire (l’évolution, l’origine, le « primitif » ou encore la chronologie).

Il se prête donc aussi bien à une lecture immersive (« Entrez dans la grotte ! ») qu’à une utilisation ponctuelle autour de thèmes ou d’auteurs ciblés. L’ample bibliographie sera utile aux spécialistes.

Auteure de l'article :

Docteure en philosophie, professeure agrégée, Audrey Rieber est Maître de conférences HDR à l'ENS de Lyon, membre de l'IHRIM UMR 5317.

1 p. 15
2 p. 16
3 p. 27
4 Les préhistoriens raisonnent avec une datation BP (Before Present) qui prend pour année de référence l’année 1950 et non pas l’an 0 de notre ère.
5 p. 47-48
6 p. 46
7 p. 46-53
8 p. 53
9 p. 31-45
10 p. 54-66
11 p. 275-276