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Considérations rhapsodiques sur le management
Clément BosquéEthique et management ? “Sont des mots qui”, pour emprunter à la chanson “Michelle”, des Beatles, “vont très bien ensemble”... à condition d’ouvrir, avec la philosophie, la possibilité de penser.
Indispensable vertu que celle de faire les liens, sous peine de laisser les outils de gestion penser à notre place…
Le geste du manager
Tout comme il existe un geste du boulanger, de l’ébéniste, du soignant, ce que l’on appelle le “geste professionnel”, je me suis demandé ce que pouvait bien être le “geste” du manager. Les grecs parlaient de “praxis”, qui nous a donné notre “pratique”.
Je ne parle pas, bien sûr, des gestes des mains et des bras que l’on agite, l’air que l’on brasse en réunion, ce qu’il est convenu d’appeler le “non-verbal” ! Quoi que ce non-verbal participe de tous ces signaux que tout un chacun émet, souvent malgré soi, et qui renseigne l’autre sur notre manière de nous conduire.
Et précisément, davantage qu’un ensemble de règles à appliquer, je soutiens que l’éthique, c’est l’art de la conduite de soi.
Une “psychagogie”, en somme : la conduite (agogê) de l’âme (psuchè).
Souvenons-nous de Platon et sa représentation de l’âme comme un char tiré par deux chevaux, l’un docile, l’autre moins, conduit par un aurige. Notre âme, ce n’est pas simplement les chevaux, ni le char, c’est tout l’ensemble, conducteur compris.
Quel est donc ce mystérieux conducteur de notre âme, cette “partie rectrice”, hegemonikon, qui fait que bon an, mal an, nous nous conduisons ?
Mais revenons à la notion de geste. Superficiellement, on peut penser que manager consiste à mettre en œuvre des orientations stratégiques décidées au-dessus (par des conseils d’administration ou comités exécutifs, des politiques publiques). Mais que diable signifie “mettre en oeuvre” ?
S’agit-il donc d’user des outils et des “technè” propres au métier, tels que tableaux de pilotage, de suivi et de reporting, et ces auxiliaires de la gestion que sont le droit du travail, la comptabilité, l’analyse budgétaire et financière, la méthodologie de projet… ?
Le geste, autrement dit, consiste-t-il en ma virtuosité plus ou moins grande à jouer des touches de mes outils ?
Les théoriciens du management, eux, montent d’un cran, ajoutent un niveau d’analyse et définissent les grandes catégories de l’agir propre au manager : coordonner, contrôler, commander, etc., telles qu’on les trouve par exemple chez un Henri Fayol.
Conceptualiser : saisir avec la main de l'esprit
Si tout cela n’est pas faux, ne manque-t-il pas pourtant un niveau, supérieur encore et comme dirait Kant, “transcendantal”, c'est-à-dire qui pose une condition de possibilité ?
C’est ce que j’ai voulu approcher, décrire, analyser dans cet ouvrage.
Mon hypothèse est la suivante : ce niveau supérieur réside en une capacité à conceptualiser son action. N’oublions pas que “concept” vient du latin concepire, “saisir avec la main”, que l’on trouve également en allemand par exemple avec befassen ou begreifen.
C’est la main du geste, justement, la main que l’on trouve dans l’étymologie du mot “management”, qui est moins un ménagement (comme il est trop convenu de le dire, laissant croire qu’il y a fondamentalement à “ménager” l’autre) qu’une conduite avec et par la main, une manuductio.
Saisir avec la main de l’esprit, pour ainsi dire : ce serait peut-être, au fond, le véritable geste managérial, sa spécificité, sa “plus-value”, ce que nul n’est en capacité de faire tout à fait aussi bien, voire du tout. En tout cas, ce devrait l’être !
Et c’est là que la question éthique et de sa possibilité devient militante : beaucoup trop de cadres, dirigeants, managers, se payent de mots et d’éthique (valeurs et grands principes : honnêteté, transparence, intégrité et tout à l’avenant), tout en pilotant à l’instinct ou par les chiffres de leurs tableaux de bord.
En d’autres termes, nombreux sont ceux qui craignent d’habiter leur fonction, au sens de se doter d’une “arrière-boutique”, disait Montaigne, un lieu intérieur où les “dispositions” (hexis chez Aristote, qui donnera habitus chez Thomas d’Aquin) se puissent être mises au travail, où peut avoir lieu le dialogue de l’âme avec elle-même
, dit Platon ; où avoir avec soi-même son ordinaire entretien
, dit encore Montaigne.
L'éthique : le lieu où l'on habite
Intériorité, conscience, c’est bien souvent ce lieu (plus que le manque de temps, souvent mis en avant) qui manque au décideur d’aujourd’hui, qu’il feigne de l’ignorer ou l’ignore réellement. D’où le risque de perte de sens, d’agitation, d’épuisement, hélas fréquent chez les cadres, et au travail en général.
On oublie que l’éthique, encore une fois, ce ne sont pas ces “grands principes”, invocations éblouissantes, accrochées au firmament, qu’il s’agirait de faire descendre dans les pratiques, sur le plancher des vaches, pour ainsi dire.
Éthique, c’est, étymologiquement, ethos, le comportement, ce que nous faisons ordinairement, mais plus archaïquement, plus “premièrement” encore, c’est le lieu où l’on habite. Pour mieux l’habiter, pour mieux s’en ressaisir, il faut d’abord voir : theorein, signifiant non pas, comme on pourrait le croire, “produire des abstractions” mais : “voir ce qui est”.
Le rôle rhapsodique du manager
Si je ne vois pas le lien entre l’action et la pensée qui la sous-tend, si je ne suis pas capable de conceptualisation, comment puis-je prétendre produire ou garantir la moindre “cohésion” ou “cohérence” (étymologiquement, ce qui “colle”)... termes dont pourtant le manager se gargarisent ?
Au contraire, je suis condamné à laisser se produire toute une série de déchirements : entre l’agir et le sens, les finalités et les moyens, les compétences et les besoins.
C’est en quoi selon moi le manager a un rôle “rhapsodique” au sens des anciens aèdes : il coud, il rapièce, il tisse.
Dans cet ouvrage, je me suis demandé s’il était possible de décrire cette fonction cohésive, rhapsodique, éthique au sens de production de lien entre action et pensée, au travers d’un certain nombre de notions, par ailleurs tout à fait classiques en philosophie : raison, langage, temps, liberté, etc.
Pour chacune d’entre elles, j’esquisse ce que peut être le rapport à la notion. Cette idée de rapport est importante à mes yeux, parce qu’elle implique que c’est d’abord dans l’établissement d’un chemin vers la notion que le tissage rhapsodique se fait.
Aristote disait que la sagesse pratique, la phronesis, est une intelligence d'exécution, l’art de savoir s’y prendre, en somme, de bien rapporter les moyens aux fins. Je suis bien d’accord avec le Stagirite. Le manager, cet “exécutif” par excellence (et non pas simple “exécutant”), devrait être un expert de la “manière de faire”. Mais à cela, j’ajouterais que phronein, penser, consiste à établir un rapport avec la chose, à se représenter la chose à penser, du moins faire effort vers cette représentation.
Conclusion
J’en conclus, provisoirement, et modestement, que penser le geste managérial, c’est penser le geste comme consistant à effectuer un rapprochement entre pensée et geste.
Cette phrase semble redondante, tautologique : que nenni ! La philosophie nous permet de ne pas en rester à l’invocation des mots, comme on enfile les perles, et quoi qu’en disent ceux qui dans le fond, craignent ce que la philosophie permet : rendre sa dignité à l’action humaine en cherchant toujours à ouvrir la possibilité de la pensée, là même où on la déclare superflue, inutile.
Le boulanger, l’ébéniste le savent : toute la dignité, tout le plaisir de leur métier, là où la technè se fait art, poiein, réside non seulement dans le geste manuel devenu, avec l’expérience, seconde nature, mais dans l’intelligence qui l’accompagne.
Note : Considérations rhapsodiques sur le management, paru en 2023, forme d’une certaine manière une sorte de trilogie avec le Petit traité sur la fonction de direction (2021) et L’Art de diriger.
Auteur de l'article :
Clément Bosqué, philosophe est consultant & formateur
