couverture du livre

Anarchie, Etat et utopie



Dans cet ouvrage de 1974, Robert Nozick plaide en faveur d’un Etat minimal : l’Etat devrait se limiter à la protection contre le vol, l’escroquerie et la violence, dans le but d’empêcher toute atteinte aux droits individuels.

Confrère et détracteur de John Rawls à Harvard, il soutient que l’Etat providence réinvente le travail forcé et instaure l’esclavage social et fiscal.


Thématique : Philosophie politique


Qu’est-ce que le minarchisme ?


Robert Nozick appartient au courant minarchiste, il s’agit d’un courant libertarien qui prône un Etat minimal, encadré et aux limites très strictes.

Quelle est la nature de cet Etat ? Il s’agit d’un Etat minimal, limité de façon étroite aux fonctions de protection contre la violence, le vol, l’escroquerie, et pour assurer le respect des contrats privés, est justifié. Toute extension de ces fonctions viole le droit des individus à ne pas être contraints, et est donc injustifiée 1.

Comment se met en place un tel Etat ? Nozick part de l’état de nature de Locke, il présuppose qu’il existe des droits naturels, au premier rang desquels le droit de propriété et le droit d’échanger librement. A l’état de nature, les individus ont intérêt à s’organiser volontairement en agences mutuelles de protection, sortes de tribunaux privés. Par ce que Nozick appelle la main invisible, ces agences de protection vont se fédérer en une agence dominante, qui va devenir un monopole. Ce monopole s’apparente à un Etat ultraminimal, qui devient un Etat minimal en offrant des compensations et en permettant une certaine redistribution, garantissant une protection universelle aux citoyens.


Contre la justice distributive


En quoi l’instauration de l’Etat est-elle légitime au-delà de ses fonctions de base ? L’objet de Robert Nozick est de démontrer que l’intervention de l’Etat en justice sociale est incompatible avec la liberté des individus.

Le philosophe américain conteste le terme même de « justice distributive », qui n’est pas un terme neutre selon lui, car il suppose une distribution centrale, ce qui est incompatible avec la société de marché.

Quelle est la conception de la justice pour Nozick ? Pour le professeur d’Harvard, la justice est le respect de l’habilitation à posséder. L’individu qui possède un talent ou un bien en est le propriétaire absolu, car ils font partie de lui.

Les politiques de redistribution opérées par l’État qui outrepassent les prérogatives de l’État minimal sont immorales et portent atteintes à la dignité humaine, car elles ne respectent pas le droit fondamental à la propriété de soi. Nozick s’attaque à la logique qui veut que la justice redistributive se focalise sur les seuls droits du receveur. N’est-ce pas une injustice de priver le donneur des fruits de son travail ? En considérant la répartition des biens, des revenus, etc., [les théories systémiques de la justice] sont des théories de la justice pour le récipiendaire ; elles ignorent complètement le droit qu’une personne peut avoir de donner quelque chose à quelqu’un 2. Le donneur se voit privé de son droit de propriété. Nozick va jusqu’à comparer l’imposition des revenus à des travaux forcés.

Toutefois, pour empêcher l’injustice, Nozick reprend à son compte la théorie de la clause restrictive de Locke. L’appropriation est juste (c’est-à-dire : un individu a le droit légitime de s’approprier quelque chose par son travail) dès lors que ce qui reste suffit aux autres en quantité et qualité. Si quelqu’un viole la clause restrictive, les agences de protection doivent exiger une compensation.


L’utopie libertarienne


Sur ces bases, Nozick désire fonder un tout autre modèle. Son ambition est de proposer à la philosophie politique un modèle d’utopie politique qui soit une alternative réelle aux utopies classiques. Elle doit provoquer, en termes d’enthousiasme et de sentiment, une adhésion comparable à ce qu’a provoqué l’utopie communiste en son temps.

Une utopie libertarienne authentique possède plusieurs traits fondamentaux :

- Chaque individu doit pouvoir choisir son genre de vie, car le meilleur des mondes possibles pour moi ne sera pas le même que pour vous 3.
Ainsi, pour pouvoir choisir un mode de vie, il faut des options réelles, on ne peut pas le faire hors du monde. Nozick propose alors un canevas d’utopie, qui étend la multiplicité des choix et le devenir possible d’utopies libertariennes organisées en communautés. Chacun doit pouvoir choisir la communauté dans laquelle il désire vivre, selon ses aspirations, librement et spontanément.

- Qu’est-ce qu’une société juste ? Comme nous l’avons vu, Nozick nie l’idée de justice sociale ou de justice distributive. Le terme de justice prend un tout autre sens chez notre auteur, elle correspond ici à la compossibilité du plus grand nombre d’utopies libertariennes. En effet : Il n’y a aucune raison de penser qu’il est une communauté qui servira d’idéal pour tous les gens et il y a beaucoup de raisons de penser qu’il n’y en ait pas 4.

- L’utopie ne doit jamais être appréhendée comme on l’a fait classiquement en philosophie politique, c’est-à-dire en définissant a priori ce qu’est une société juste. Au contraire, elle doit être expérimentale. Ainsi, des utopies vont disparaître quand elles vont s’avérer insatisfaisantes. Dès lors, les utopies sont expérimentales et expérimentées.


Conclusion


L’utopie libertarienne de Nozick pourrait bel et bien se concrétiser. Les milliardaires de la Silicon Valley ont déjà mobilisé les plus brillants juristes du monde pour pouvoir penser la possibilité de créer des îles libertariennes qui échapperaient au droit international, et sur lesquelles ils pourraient s’adonner aux plus folles expérimentations… Affaire à suivre !


Auteur de l'article :

Aziliz Le Corre prépare un master de philosophie politique et éthique à la Sorbonne, et travaille au service vidéo du Figaro Live.


1 NOZICK Robert, Anarchie, Etat et utopie, PUF, Quadrige, 1974, I, Chap. 3
2 Ibid, II, Chap. 7
3 Ibid, III, Chap. 1
4 Ibid