couverture du livre

Le peuple contre la démocratie



Dans son essai, Le Peuple contre la démocratie, Yascha Mounk, jeune maître de conférences à Harvard interroge la crise de la démocratie libérale. La montée des « populismes » en Europe et dans le monde occidental est selon lui le symptôme d’une crise profonde d’un système politique en voie de déconsolidation 1.


Thématique : Philosophie politique


La démocratie illibérale


L’intégration de la Hongrie dans l’Union européenne en 2004 a été célébrée comme une unification de l’Europe, et son intégration dans l’économie de marché occidentale fut parachevée juste avant la crise financière mondiale de 2008.

Mais l’échec de projets politiques orientés vers l’avenir a laissé la place à une structure technocratique, dictant aux peuples des mesures sociales et économiques depuis Bruxelles. Le discrédit des élites libérales et celui des grands partis politiques ont créé un nouvel espace pour les politiques identitaires des mouvements populistes. Après plus de deux décennies de libéralisme dominant, c’est le retour au communautarisme et au nationalisme, en témoigne le retour de Viktor Orban au pouvoir en 2010, réélu depuis, considéré comme leader du mouvement illibéral.

Pour Yascha Mounk, le terme « démocratie » renvoie à la démocratie libérale. Pourtant, toutes les démocraties ne sont pas libérales. La démocratie, c’est avant tout des élections libres. Dans une démocratie illibérale, les dirigeants élus par le suffrage populaire doivent mettre en œuvre la volonté populaire, sans se préoccuper des droits et intérêts des minorités. Ce qui distingue la démocratie libérale et la démocratie illibérale, c’est le libéralisme institutionnel, c’est-à-dire les libertés fondamentales d’expression, de réunion, de religion et de propriété.

L’auteur du Peuple contre la démocratie va plus loin, en affirmant que Les citoyens éprouvent moins d’attachement pour la démocratie et se montrent plus ouverts aux solutions autoritaires que jadis 2. Evoquant une atmosphère semblable à celle des années 1920-1930, il pointe le sentiment de défiance des jeunes générations, qui finiront de rompre avec la démocratie [libérale], pour lui préférer les extrêmes 3.


La confiscation du pouvoir


Bien que libéral convaincu, Yascha Mounk cherche avant tout à comprendre les motifs des aspirations populaires. Pour lui, l’émergence des démocraties illibérales est le symptôme de l’échec des politiques des premières décennies du XXIe siècle.

Mais pourquoi le peuple est-il si critique à l’égard des élites ? Pour le jeune universitaire, le point de bascule remonte à la crise de 2008. Le cas grec en est l’illustration : les économistes savaient que la Grèce ne serait jamais en mesure de rembourser tout ce qu'il devait ; la plupart d'entre eux s'accordaient même à considérer qu'une politique d'austérité n'aboutirait à rien d'autre qu'à infliger de nouveaux dommages à une économie ruinée. Mais, il fallait montrer l’exemple pour que les autres pays d’Europe de sud ne suivent pas la même voie.

L'ascension des populistes en Hongrie et la prise de pouvoir des élites technocratiques en Grèce ne sont que les deux faces apparemment opposées d'un même ruban de Moebius. Dans le premier cas, la volonté du peuple a abouti à l'éviction des institutions indépendantes supposées protéger l'État de droit et les droits des minorités. Dans l’autre cas, ce sont la force des marchés et les convictions des élites technocratiques qui ont entraîné l’éviction de la souveraineté populaire. Cet exemple est révélateur de ce qui se passe dans le monde occidental. D’une part, les aspirations du peuple sont de plus en plus illibérales, désireux de refermer les frontières et de protéger leur culture et leur identité. De l’autre, les élites se cloisonnent et refusent d’entendre les vœux du peuple.

Ce constat ne se limite pas au seul cas de l’Europe centrale. La crise du libéralisme et la montée de différentes formes de nationalisme populiste sont aussi des phénomènes transeuropéens et même transatlantiques. Autrefois, l’anti-libéralisme en Europe allait de pair avec l’anti-américanisme. Maintenant, c’est l’Amérique de Donald Trump qui mène le mouvement anti-libéral.


La stagnation économique


Yascha Mounk insiste, il est favorable au marché. Toutefois, il ne manque pas de dénoncer les excès du néolibéralisme

Il analyse les craintes profondes des populations occidentales : alors que les individus ont profité depuis la révolution industrielle de la hausse de leur niveau de vie, ils sont aujourd’hui confrontés à la précarité et à la stagnation économique 4.

Il prend l’exemple des États-Unis. De 1935 à 1985 le niveau de vie des foyers moyens à quadruplé. Mais, depuis 1985, il a stagné et les classes moyennes américaines sont plus précarisées et ne peuvent espérer une amélioration de leur niveau de vie. Des pays tels que les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou l’Italie demeurent incroyablement riches. […] ces mêmes pays ne peuvent plus se permettre de donner à leurs citoyens l’impression de vivre un moment privilégié 5. Cela entraîne une frustration chez les seniors, qui voient leurs conditions de vie diminuer, ainsi que la peur de l’avenir chez les jeunes générations, qui ne croient plus en l’émancipation par le travail.

Yascha Mounk ne s’arrête pas à la simple dénonciation de la montée des populismes, il appelle à réparer l’économie 6 en réinventant l’Etat-providence, en augmentant les taxes pour les revenus élevés et à investir davantage dans l’éducation pour refonder ce qu’il appelle la religion civique 7.


Auteur de l'article :

Aziliz Le Corre prépare un master de philosophie politique et éthique à la Sorbonne, et travaille au service vidéo du Figaro Live.


1 Yascha MOUNK, Le peuple contre la démocratie, Editions de l’Observatoire, 2018, p.175
2 Ibid, p.174
3 p.175
4 p.217
5 p.229
6 p.308
7 p.339