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couverture du livre

Politique et non-politique

Plusieurs questions sous-tendent ce travail relatif à la politique et à la non-politique.

Comment faire un usage différent de la politique ? Qu’est-ce qui découle alors de cet usage ?

Comment modifier notre rapport à la pensée politique, elle qui semble vouloir dire ce qu’il faut faire en fonction de diverses situations, elle qui semble savoir faire… ce qu’il faut faire, dans le cadre des sociétés humaines et les crises et autres problèmes qui se présentent à elles ?


Construction protocolaire

Il a été question de construire une sorte de dispositif (pas tout à fait une machine), un dispositif d’écriture, notamment, pour une écriture résolument expérimentale, basée sur la pratique de l’hyperspéculation, concept mis au point par le Professeur François Laruelle, philosophe dont les recherches ont beaucoup inspiré la mienne.

Une écriture dont le matériau est celui, bien évidemment, de diverses pensées politiques et qui procède à la modification, à la transformation de ces pensées.

Il s’est alors agi de travailler avec un matériel marxiste, schizoanalytique (la philosophie de Deleuze et Guattari), mais aussi de la mystique et de la musicologie, pensant que ces derniers domaines ressortaient d’une politique, disons « masquée ». Il s’est agi aussi de traiter de thèmes plus proprement politiques comme celui d’intérêt général/particulier, et de l’attente.


Ainsi nous avons un matériau : un matériau qui est très varié, disons historiquement, mais qui d’une certaine manière, semble toujours obéir à une certaine logique qui est celle de la philosophie.

Aussi varié soit le matériau, il n’en demeure pas moins qu’il est régi, comme l’a montré François Laruelle en maints endroits, par une sorte d’unité de fonctionnement, une série de gestes invariants, quelles que soient les doctrines. Disposant du matériau et sachant cela, il nous revient ensuite la tâche de savoir comment il va nous être permis, justement, de penser autrement, c’est-à-dire sans avoir recours aux mêmes gestes philosophiques.

Deviennent alors permises des écritures que, traditionnellement, une certaine vulgate renonce à considérer comme véritablement philosophiques et qui les considère comme non philosophiques, façon de les déprécier. Quant à nous, nous en faisons emploi dans le but de connaître ces politiques, d’en identifier les gestes.

L’hyper-spéculation dont nous avons ainsi parlé plus haut peut alors être considérée comme une philo-fiction, ou encore une politique-fiction.

Quelques distinctions

Alors, la politique-fiction devient moyen de connaître comme toute philo-fiction. Récemment, on a pu entendre certains hommes politiques déclarer qu’ils ne faisaient pas « de la politique-fiction » : manière de dire qu’ils n’étaient pas fantaisistes et restaient des réalistes pragmatiques…

Mais une telle remarque montre surtout qu’ils imaginent la fiction de manière très restreinte, et qu’ils ne lui concèdent pas le pouvoir d’aider à connaître. Ainsi la voient-ils comme une sorte de création romanesque, avec ses personnages, petits et grands, bons ou méchants, pris dans des intrigues de toutes sortes et devant affronter telle ou telle situation.


Dans ce travail, nous entendons le recours à la fiction d’une autre manière. Il est certains discours qui se présentent comme réalistes : il en va ainsi de la philosophie qui se pose comme pensée réelle du réel. C’est ce que l’on peut appeler sa prétention la plus générale. Et, comme pensée réelle du réel elle veut s’opposer à une pensée qui ne serait pas une pensée réelle ni une pensée du réel (elle définit alors ce qui relève du philosophique ou pas). Elle oppose alors une distinction entre elle-même, et d’autres discours.

De la sorte, le philosophe, lui aussi, entend se distinguer des autres, de ceux qui ne seraient pas les détenteurs de La Philosophie… Ce qui crée une relation complexe : du philosophe par rapport à son travail, mais aussi, par rapport aux autres, en tant qu’ils sont censés ne pas connaître comme le philosophe le fait lui-même.


En politique cela crée des complications de tous ordres, qu’il nous faudra apprendre à expliquer, puisqu'il y a comme une sorte de marché des idées politiques, et que chacune de ces idées prétend détenir la réelle pensée du réel : donc l’action réelle qui permettra de changer réellement une situation de crise et de menaces de toutes sortes.

Se prétendant détenteurs et titulaires de la vraie pensée, certains politiciens qui, par ailleurs, se présentent comme démocrates, montrent qu’ils ne le sont pas : ou pas de manière radicale.

Argument supplémentaire

Comme à chacun, il m’est arrivé de chercher à penser ou à définir ce qui serait une politique véritable, une sorte de politique qui, disons, change la donne et permette de transformer une situation préoccupante, une sorte de situation de crise systémique, vers une situation plus viable, plus heureuse.

Le thème de la transformation sociale, mais aussi psychologique, est celui qu’aborde par principe chacune des pensées ou des corpus politiques en concurrence les uns avec les autres. Mais nous observons aussi qu’il y a, de manière inexorable, comme une aggravation au fil du temps.

Chacun y va de sa critique de la société, chacun y va à sa manière de vouloir la transformer, de transformer une situation mauvaise en une situation, un sort, meilleurs.

C’est qu’alors il nous faut nous rendre à l’évidence qu’il ne suffit pas d’établir une sorte de diagnostic accompagné de multiples mesures censées rendre meilleur le monde, mais de faire une sorte d’emploi du monde (la-philosophie-monde) réellement humain, un emploi expérimental, réellement libérateur.

Transformer par exemple le matérialisme lui-même, et sa manière de vouloir transformer les hommes. Transformer la schizoanalyse (Deleuze et Guattari) comme critique de l’interprétation psychanalytique au profit de l’expérimentation existentielle/concrète.

Conclusion

Les slogans de la politique façon grecque concernent la société qu’il faut rendre meilleure, sociale, sociable. Elle veut de la transformation : elle cherche à transformer non seulement la cité mais les humains, et cette transformation dans un cours commun semble le télos politique par excellence.

Mon travail propose d’opérer différemment : transformer les politiques quelles qu’elles soient, et sans attendre, et, de la sorte, produire un savoir les concernant dans l’emploi de la fiction. Un usage de fiction des matériaux politiques en vue de l’émergence d’un savoir libérateur…

Auteur de l'article :

Sylvain Létoffé est docteur et consultant en philosophie.